10 juillet 2009

Marthe et Francis

Trois photos prises le six juin dernier, à l'exposition publique de la vente Marthe Chenal, en compagnie de Jean-Luc Bitton. Bien que fort riche (Marthe à Deauville, Marthe descendant de ses belles voitures, Marthe aux terrasses des cafés en compagnie de ses riches amis, etc.), l'album photographique, issu des archives de la cantatrice et vendu conjointement avec un album de collages de Picabia, ne comportait aucun cliché présentant Marthe en compagnie de Francis. Il faut feuilleter l'album Picabia réalisé par Olga Mohler (Edizioni Notizie, Turin, 1975) pour trouver ceci :

Marthe Chenal et Francis Picabia, circa 1920

Par ailleurs, la photo de L'Œil cacodylate prise par Man Ray permet de voir ce collage, à présent disparu :

Marthe Chenal

Journée infructueuse : j'ai manqué de peu la correspondance entre Gide et Pierre de Massot (CORRESPONDANCE 1923-1950, édition établie, présentée et annotée par Jacques Cotnam, Nantes, Centre d'études gidiennes, 2001). Déception vite dissipée en retrouvant Paul Franklin qui m'a parlé du prochain numéro d'Etant donné Marcel Duchamp

et de ses recherches et trouvailles dans les fonds de plusieurs universités américaines.

27 mai 2009

"Par sa constante mutabilité, Dada a pu être envisagé depuis des angles opposés." Guillermo de Torre

Publié en 1925 – l'année où paraît également

La déshumanisation de l'art de José Ortega y Gasset – sous le titre Literaturas europeas de vanguardia (Madrid, Caro Raggio ed.), l'ouvrage majeur de Guillermo de Torre (1900-1971) n'a jamais, nous dit Eddie Breuil, fait l'objet d'une traduction intégrale en français. Intitulé

Ultra-Dada entre deux avant-gardes, Eddie Breuil vient cependant de faire paraître un chapitre de cette indispensable référence : « Le mouvement Dada » suivi notamment de « Manifestes ultraïstes ». Le contenu est d'autant plus alléchant qu'il a valeur de document et entre de ce fait dans l'histoire critique du mouvement :

« À [cette guerre interne] fait écho l'ouvrage de Pierre de Massot, De Mallarmé à 391, inspiré avec malveillance par Francis Picabia, qui tend à fausser, dans le chapitre consacré au Dadaïsme, la vraie histoire de ce mouvement, en établissant les bases d'une mystification qui n'a pas abouti, et contre laquelle, par tous les moyens, nous devons protester. Selon Massot, les véritables pères du Dadaïsme sont Picabia et Duchamp qui ont démarré cette tendance à New York en 1914, indépendamment de Tzara, qui lui a donné son nom, et qu'ils ont rencontré à Zurich en 1918 ».

Eddie Breuil précise à la suite de cette note de Guillermo de Torre : « Duchamp n'a pas connu Tzara à Zurich, mais à Paris ». (1) Si la « malveillance » de Picabia prêtée par Guillermo de Torre reste à relativiser (en 1925, les partis-pris des clans et des réseaux étaient encore actifs, on le voit), l'engagement de Pierre de Masssot auprès de Picabia et de Duchamp s'apparentait en effet à ce qu'on pourrait appeler un militantisme amical : « À New York, en 1914, durant de longues solitudes, puis dans le salon de Picabia où venaient chaque nuit de nouveaux inconnus qui ne se présentaient pas au maître de maison (Marconi n'y passa-t-il pas une veillée sans que le peintre s'en doutât ?), bercés par les harmonies mélancoliques d'un gramophone et parce qu'un état de neurasthénie aigüe les prédisposait à ce dégoût, souvent raisonnable, Francis Picabia et Marcel Duchamp inventèrent le dadaïsme. » Dans le même article (2), écrit « à la lueur de nos cigarettes tonkinoises », c'est avec un souvenir attristé (novembre 1921 !) que De Massot évoque Dada (jadis et naguère se disputant la primauté de son anamnèse, pourrait-on dire en le pastichant rapidement), en concluant sur une note dont la mélancolie devait certainement quelque chose aux volutes opiacées qu'il partageait parfois avec Mireille Havet (3) : « Elle est finie, l'histoire promise, mes bons amis, et le souvenir de Dada se confond, dans le crépuscule, avec la cendre de nos cigarettes parfumées. »

1) Guillermo de Torre, Ultra-Dada entre deux avant-gardes, édition établie par Eddie Breuil, Les Presses du Réel, 2009, p. 75.

2) Pierre de Massot, « Dada », article paru dans le numéro 16 (novembre 1921) de la revue Ça Ira !, pp. 106-107.

(3) Lire l'indispensable biographie Mireille Havet. L'enfant terrible d'Emmanuelle Retaillaud-Bajac (Grasset, 2008) et le journal de Mireille Havet en cours de publication chez Claire Paulhan (3 tomes parus à ce jour).

17 mai 2009

« Ils ont tous signé humblement, simplement avec de l'encre noire. » (Serge Charchoune)

Jean-Marie Drot : Et, très vite, sur ce Montparnasse de l'après-guerre, va éclater la bombe dada, avec l'arrivée de Tristan Tzara, n'est-ce pas Serge Charchoune ? Quel effet cela vous fit-il, à vous qui étiez d'origine russe, et par là habitué aux révolutions ?

Serge Charchoune : Oui, mais la bombe éclate avant l'arrivée de Tristan Tzara à Paris ! En trois ou quatre endroits : à Zurich, en Allemagne, à New York et à Barcelone. Nous nous réunissions le dimanche chez Picabia. Puis à Montparnasse. Puis, enfin, au café Certà sur les Grands Boulevards. Mon premier contact avec les dadaïstes, c'était à Barcelone. J'étais à Barcelone à la fin de l'automne 1914. J'y ai fait deux expositions. Il y avait là Maximilien Gauthier qui aujourd'hui est un critique d'art hostile à toute modernité et plutôt pour la défense des peintres naïfs ; mais, à l'époque, il était encore un poète d'avant-garde qui assurait le secrétariat de la revue que Picabia avait fondée à Barcelone, 391. Quand le contact s'est établi avec moi, Picabia n'était plus là. Mais c'était lui qui avait tout organisé, tout dirigé. Moi, je n'ai pas connu Picabia à Barcelone. Les premiers numéros de 391, Picabia les avait réalisés avec les moyens du bord. Pas grand-chose, beaucoup de poèmes, quelques reproductions de dessins et d'aquarelles de Marie Laurencin. Picabia, je l'ai connu beaucoup plus tard, à Paris, plusieurs années après. C'est Picabia qui a fait venir Tzara à Paris. Picabia était riche et réunissait autour de lui tous ceux qu'il jugeait utiles à sa cause.

[...]

Jean-Marie Drot : Charchoune, dans quelles circonstances avez-vous rencontré Picabia ?

Serge Charchoune : La guerre était finie, et pour gagner ma vie, j'étais devenu marchand ambulant de livres pour l'émigration russe qui débarquait à Paris. C'est pour cela que je fréquentais

la librairie Povolosky. Un beau jour, j'étais là pour mes affaires, et je vois arriver Picabia. Quelques semaines auparavant, j'avais assisté à la manifestation dadaïste de la salle Gaveau

et j'en avait été bouleversé. Dans cette librairie, j'ai appris que Picabia allait faire une intervention. Je lui ai demandé : « Me permettez-vous d'y assister ? » Picabia m'a dit « Oui, mais qui êtes-vous ? » « Serge Charchoune, peintre. » « Ah oui ? Mais vous savez qu'il y a quelque chose de vous dans le prochain numéro de notre revue ? » Ainsi ont commencé mes relations avec Picabia. Souvent, il m'invitait chez lui le dimanche. Je pourrais aussi vous raconter l'histoire du fameux tableau L'Œil cacodylate. Un beau dimanche, j'arrive chez Picabia, et au mur il y avait une toile presque vide avec un œil. Picabia nous a demandé aux uns et aux autres notre signature. Il m'a dit : « Vous, Charchoune, signez ! » Ils ont tous signé humblement, simplement avec de l'encre noire. Moi, j'ai pris un gros pinceau. J'ai demandé à Michel, le fils de Picabia – il devait avoir alos 14-15 ans – de m'aider à écrire correctement en français. J'ai bouleversé l'ordre prévu par Picabia : en gros caractères, j'ai écrit en français : « Soleil russe ». Puis de nouveau, horizontalement cette fois, en français. Puis, en dessous de mon nom, j'ai dessiné mon profil. Picabia m'a dit : « Vous prenez trop de place, je vais avoir des ennuis avec les autres. » Il était un peu bizarre d'entendre cette réflexion dans la bouche d'un snob anarchiste !

In Les heures chaudes de Montparnasse, Jean-Marie Drot et Dominique Polad-Hardouin, Hazan, 1999, pp. 113-14 et 116-117.

* * *

Serge Charchoune a-t-il réellement dessiné son profil sur L'Œil cacodylate, comme il l'affirme devant Jean-Marie Drot (ce qui signifierait que Picabia ait pris la peine d'effacer son intervention par la suite afin de laisser plus de place aux futurs signataires) ou bien s'agit-il d'une reconstitution de sa mémoire ?

05 mai 2009

"Ecrire quelque chose, c'est bien !! Se taire, c'est mieux !!" (Marthe Chenal)

Alde met en vente le fonds des archives de la chanteuse Marthe Chenal, proche de Picabia Alde, maison de ventes spécialisée Livres & Autographes organise la Vente des archives de la cantatrice Marthe Chenal (1881-1947), le 8 juin 2009, Salle Rossini (Paris 9ème), à 14h30. Exposition préliminaire, le 6 juin (11h-18h) et le 8 juin (11h-12h). Le fonds mis en vente comprend plusieurs oeuvres phares et personnelles du dadaïste Picabia, proche de la cantatrice.

La Marseillaise: Paris, 1918 Marthe Chenal (1881-1947) de son vrai nom Louise-Anthelmine Chenal, fut l'une des plus grandes cantatrices de la première moitié du XXe siècle. Elle est une interprète, applaudie dès 1905, à l’Opéra, dans Don Giovanni, Le Vaisseau fantôme, Faust, Carmen. Elle entre dans la légende au moment de la première guerre mondiale, avec ses interprétations de la Marseillaise,dont l’apothéose fut son chant, drapée de la bannière tricolore le 11 novembre 1918 depuis le balcon de l’Opéra Garnier, devant une foule immense, en présence de Georges Clemenceau. Alde, maison de vente spécialisée en livres et autographes, présente à la vente le 8 juin 2009 le fonds d’archives personnel de l’artiste, composé de photographies originales et de multiples partitions dédicacées, témoignant de son intense activité, et d’un album Dada souvenir de sa liaison avec le plasticien, fondateur de l'abstraction française, Francis Picabia. Figure populaire, Marthe Chenal n’en est pas moins une égérie du Tout-Paris, et de l’avant-garde intellectuelle et artistique. Ainsi, elle défraie la chronique en entretenant de nombreuses liaisons, dont une importante avec Francis Picabia (1879-1953), qui nourrit même un projet de spectacle Les yeux chauds avec elle et Stravinsky.
Réveillon cacodylate À cette époque, Picabia confirmait sa rupture avec le mouvement Dada, rupture effective le 11 mai 1921, comme l'explicite son article paru dans le journal Comoedia. Cette période est caractérisée par une intense activité de l’artiste qui reste le meilleur dépositaire de l’esprit Dada. Fin 1921, Marthe Chenal charge Francis Picabia d’organiser la soirée du réveillon dans son hôtel particulier de la rue de Courcelles. À cette occasion, Picabia fait imprimer des cartons d’invitations pour cette soirée qui rassemble artistes et écrivains dont Picasso, Brancusi, Vollard, Cocteau, Radiguet, Auric, Morand ainsi que des figures mondaines. Ce « Réveillon Cacodylate », comme l’indique le carton d’invitation imaginé par Picabia, est l’occasion d’enrichir de signatures nouvelles L’Œil cacodylate, oeuvre qui fit scandale au Salon d’Automne car composée uniquement de signatures. Pied-de-nez de Picabia à tous ceux qui considèrent que la signature fait la valeur d’une toile. Duchamp réalise le même acte artistique et provocateur lorsqu’il choisit de signer un ready-made. Duchamp et Picabia constituent donc les deux facettes de l’esprit Dada et sont ainsi à l’origine de la révolution artistique du XXe siècle.
Photos, portrait dessiné & collages dada... Un album photographique exceptionnel, présentant des clichés de cette soirée et des séjours du couple dans la villa de Marthe Chenal à Villers-sur-Mer (dont certains sont déjà mondialement connus pour avoir figuré dans les expositions Picabia et Dada) est proposé dans la vente parisienne, conjointement avec un extraordinaire album offert par Francis Picabia, contenant un portrait à l’encre de l’actrice, ainsi que 50 collages Dada. Cette oeuvre historique, témoigne de la liaison entre Picabia et Marthe Chenal, représentée en buste, seins nus, et des recherches Dada, utilisant lettres (préfigurant ainsi le mouvement lettriste), bouts de ficelle ou la carte de visite de Francis Picabia pour réaliser ces collages.
Experts : Thierry Bodin, 45, rue de l’Abbé Grégoire 75006 Paris – France. Tél: +33 1 45 48 25 31 - Facs : + 33 1 45 48 92 67. François Roulmann: 10, rue de la Grande-Chaumière 75006 Paris – France. Tél: +33 1 43 54 46 74 - Facs : +33 1 43 54 46 74 Alban Deags - http://www.classiquenews.com

30 mars 2009

31.12.1921

Jean-Alexis Rouchon imprimeur. Affiche publicitaire, 1864.

Jean Hugo n'a donc pas signé L'Œil cacodylate lors du réveillon du 31.12.1921 qui eut lieu chez Marthe Chenal car il se trouvait, apprend-on par Jean-Yves Tadié, chez le comte Étienne de Beaumont : « Proust accepte l'invitation du comte de Beaumont à se rendre à sa fête de fin d'année, à laquelle il tient absolument : “J'ai pris des drogues avec une telle exagération que c'est un homme à demi aphasique et surtout titubant sur ses jambes, par vertige, que vous aurez.” Et il lui demande de ne pas le présenter à trop de dames intellectuelles et fatigantes. Jean Hugo se souvient du bal donné par le comte et la comtesse de Beaumont : on applaudit, dans ses danses exotiques, la belle danseuse Djemil Anik, amie de Caryathis, la future Elise Jouhandeau. "On attendait Proust, Étienne de Beaumont annonçait : “Céleste vient de téléphoner pour la dixième fois ; elle demande s'il n'y a pas de courant d'air et si la tisane dont elle a donné la recette est préparée.” Enfin à minuit il y eut une sorte de remous dans la foule et l'on sut que Proust était là." Jean Hugo, qui ne l'avait pas vu depuis 1917, lui trouve le visage blême et bouffi : " Il ne parlait qu'aux ducs. – Regardez-le, me dit Picasso, il est sur le motif."»

Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, biographie, folio Gallimard, tome II, p. 444.

De nouveau en transit, le blog cacodylate ne devrait plus trop tarder à rebattre des paupières.

14 février 2009

Dada, Pansaers et Correspondance (1917-1926)

J’attends le « first of three volumes of the "Avant-Garde in Belgium 1917-1978" collection of archives » édité par le label Sub Rosa. En voici le tracklisting (miam miam) :

1 James Ensor Discours prononcé à l'occasion de son exposition rétrospective au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en 1929 (1:32)

2 Pierre Bourgeois Clément Pansaers, 1919, Les Roses Rouges (0:47)

3 Albert Lepage Clément Pansaers, Au Diable Au Corps (Rue Aux Choux) (0:46)

4 Pascal Pia Clément Pansaers et James Joyce (2:10)

5 Louis Aragon Je pense à Clément Pansaers (2:57)

6 Philippe Soupault Clément Pansaers à Paris (1:25)

7 Paul Neuhuys Lettre de Clément Pansaers, L'Opposition aux dadaïstes français et L'Affaire du portefeuille (1:05)

8 Clément Pansaers Jr Clément Pansaers, Mon Père (1:13)

9 Paul Neuhuys Clément Pansaers, Les Dernières Lettres (2:23)

10 Paul Neuhuys La Fondation de Ça Ira ! (3:39)

11 Franz Hellens Tous les vents me traversent et Testament (2:14)

12 Robert Guiette Henri Michaux et Camille Goemans (2:11)

13 Henri Michaux Ecce Homo (Issu de L'Espace du Dedans) lu Par Gabriel Séverin (1:38)

14 Marcel Lecomte Vers L'Extra-Littérature (0:54)

15 André Souris Correspondance (5:40)

16 Marcel Lecomte 1923 (1:56)

17 Marcel Mariën Paul Nougé, L'Opposition à André Breton (2:54)

18 André Souris Lettre de Paul Nougé à André Breton (1:44)

19 Marcel Mariën Une définition possible de Paul Nougé (1:01)

20 Paul Nougé Correspondance (2:11)

21 Salvador Dali Impressions sur Nougé et Goemans (1:08)

22 Robert Guiette Camille Goemans (3:23)

23 André Souris Camille Goemans, L'Homme Surréaliste (7:54)

24 Marcel Lecomte Aspects de L'éthique surréaliste (1:01)

25 André Souris L'Événement de la Salle Mercelis et ce qui s'en suivit

Egalement chez Sub Rosa : The creative act (CD consacré à Duchamp, édité par Marc Dachy) et luna park 0,10 (CD sur lequel se trouvent notamment rassemblées les voix de Guillaume Apollinaire, Kurt Schwitters, James Joyce, Antonin Artaud …)

10 février 2009

T'ai-je bien compris ?

Karel Teige

« La création artistique est livrée à la merci des humeurs de la bourse, on spécule sur des génies inconnus, sur le fait que la mort d’un jeune auteur ou seulement la grave maladie dont il est atteint entraînent une hausse des prix de ses œuvres. On travaille au moyen d’une propagande et d’une publicité raffinées et très étendues, la presse et la critique sont corrompues. De nos jours, à Paris, tous les critiques d’art des revues ayant une importance commerciale et une certaine influence sont soit des agents payés au service des grands marchands d’art, des impresarios de théâtre ou des producteurs cinématographiques et, dans ce cas, soit leur commission est un secret de polichinelle, soit ils sont payés, au moins occasionnellement, selon les cas. » […] « La commercialisation de l’art est la preuve du mépris que la bourgeoisie montre à l’égard des valeurs spirituelles, tant que celles-ci ne produisent pas d’argent. Les seuls critères et d’ailleurs les plus convaincants pour juger de nos jours de la qualité de l’art sont : le nombre d’exemplaires vendus d’un livre, les prix aux enchères, les offres d’amateurs et des collectionneurs, les places remplies au théâtre et d’autres critères analogues, d’ordre quantitatif et pécuniaire. La critique cède la place à la publicité, la chronique dans les journaux se transforme en annonce commerciale ou peu s’en faut, la spéculation habile du trafiquant se substitue à l’appréciation spirituelle des valeurs artistiques. »

Karel Teige, Le marché de l’art [1936], traduit du tchèque par Manuela Gerghel, Allia, 2000, pp. 50-51 et 56.

07 février 2009

Portrait de Tristan Tzara par Pierre de Massot

Tristan Tzara par A. Kertész (1937)

« Assis sur une chaise tout au fond de la pièce une mèche sur le front, l’air d’un caniche exotique, et neurasthénique, Tristan Tzara s’ennuie. Le seul mot de Dada peut le réveiller et lorsqu’il fixe son interlocuteur, son regard prend une expression de froide et tranchante cruauté. On devine alors derrière cette impénétrabilité volontaire, sous ce masque énigmatique, l’orgueil prodigué de ce désabusé. […] Tzara, quand il aura épuisé toutes les ressources de son imagination, se jettera par la fenêtre et aplatira son rêve sur le pavé pour qu’on parle de lui et pour recevoir de nouvelles coupures de presse le lendemain. »

Pierre de Massot, « Souvenirs », in Verve, mai 1921.

Cité par François Buot in Tristan Tzara, l’homme qui inventa la révolution Dada, Grasset, 2002, p. 95.

27 janvier 2009

"J'ai eu vingt ans dans les années 1980, sans doute les plus laides années depuis la Seconde Guerre mondiale"

Dada est une philosophie. Dada est une morale. Dada est un art, l’art d’être sympathique dans un temps où toute supériorité est devenue insupportable et où toute grandeur humaine semble une facétie. Dada est la fleur des ruines, non pas la petite fleur bleue de l’optimisme que les poètes veulent cueillir dans les décombres d’une civilisation, mais une azalée, une aride azalée qui plutôt que d’implorer une pluie de sang cherche à s’abreuver de sécheresse. Paul Neuhuys (Éd. Ça Ira !, 1923), in revue Plein Chant n° 39-40, « Dada Pansaers », Meeting pansaérien organisé & présenté par Marc Dachy, Châteauneuf-sur-Charente, 1988, p. 133. Ce numéro de la revue Plein Chant,

alors que je ne l’attendais plus. Mais je suis toujours dans l’attente des lettres de Clément Pansaers au Docteur Schuermans. Reçu également : Sara & Gerald, Villa America and after by Honoria Murphy Donelly with Richard N. Billings [Foreword by William M. Donnely], Holt, Rinehart and Winston, New York, 1984. Le premier plat de couverture annonce la couleur : "An enchantingly candid and deeply moving portrait of two people whose love for life and for each other created a legend. " Tout un programme, que ne dément pas la 4ème de couverture, qui titre : "A very personal memoir by the daughter of the fabulous couple who made living well is the best revenge."

Trouvé dans la voiture bar d’un TGV, en direction de Paris – et retrouvé deux jours plus tard en parcourant l’exposition futuriste à Beaubourg :

Lu, cette semaine,

Liquidation de l’art de Karel Teige [traduit du tchèque et présenté par Sonia de Puineuf, Allia, 2009] où l’on trouve ceci : « Un art convenablement construit et organisé n’est que l’œuvre de la vie, le couronnement de l’existence et d’une société harmonieusement constituée. » [p. 35 – 1924]. Karel Teige, dans ce recueil de quatre textes essentiels écrits entre 1924 et 1928, cite par deux fois Flaubert : « L’art de demain sera impersonnel et scientifique. » Lu, également, Autoportrait d’Edouard Levé, où l’on trouve mille choses mais également ceci : « Je regrette de ne pas être né en 1945, j’aurais eu vingt-trois ans en 1968, j’aurais vécu la révolution sexuelle et cru en certaines utopies dans les années 1970, j’aurais gagné beaucoup d’argent dans les années 1980, dont j’aurais profité dans les années 1990, et j’aurais fini par prendre une retraite confortable et pleine de bons souvenirs dans les années 2000, malheureusement je suis né en 1965 et j’ai eu vingt ans dans les années 1980, sans doute les plus laides années depuis la Seconde Guerre mondiale. » Lu, aussi :

traduit par Etienne Dobenesque et édité par Isabella Checcaglini (Ypsilon.éditeur) qui parle tour à tour de Mallarmé, de Pasolini et d'Unica Zürn avec les yeux qui brillent (c'est bon signe). Par ailleurs, j'ai trouvé cette photographie

Schoenberg et Poulenc à Mödling (Vienne) en 1922

dans L’Album des 6 (Ornella Volta) :

publié à l’occasion de l’exposition Le Groupe des Six et ses Amis – 70e anniversaire (6 mars - 9 avril 1990, Hôtel Arturo-Lopez, Neuilly-sur-Seine).

Last but not least, Assariotakis (que je nomme ici pour ceux qui ne connaîtraient pas encore ce monstre de la littérature mondiale) a eu l’immense bonté de me remettre son dernier opus

paru chez L’une & l’autre et qu'on pourra acquérir ces prochains jours pour la somme dérisoire de 12,50 €

09 janvier 2009

Gerald & Sara, East Hampton, 1915 - 1963 (in a Mood Indigo)

Leurs images ne cessent de me fasciner. En 1915, Gerald et Sara [Murphy] ne se connaissaient qu’à peine. Les voici s’amusant sur la plage d’East Hampton –

Gerald et Sara Murphy sur la plage d'East Hampton, vers 1915

avant les histoires, les brouilles avec Francis Scott Fitzgerald et les amitiés avec Ernest Hemingway et Cole Porter. Bien avant les soirées dada, à Paris.

Sara et Gerald Murphy costumés, à l'occasion du bal donné par Etienne de Beaumont (Paris, 1924) - La photographie est probablement © de Man Ray.

Les voici à nouveau, quarante huit ans plus tard, presque au même endroit, trinquant comme aux bons vieux jours :

Gerald et Sara Murphy, Swan Cover, East Hampton, vers 1963
Entre temps, il y eut la Villa America, ce vaste chapitre.
© Estate of Honoria Murphy Donelly (1ère et 3ème photographie)

06 janvier 2009

Je vous attendrai toujours demain, vendredi, aux 2 Magots Bd St Germain – à 3 heures

Quelques nouvelles de Clément Pansaers (le gentil), au travers de cette lettre (retranscrite ici en partie) [1] adressée à Tristan Tzara le 9 mai 1921 :

Retient [ne tient ?] pas de me voir – J’ai pris, naturellement à la lettre le reproche de Breton : que mon milieu n’est pas le sien [2] J’ignore encore s’il a traduit la pensée de vous tous [3] – Je ne suis pas allé au vernissage Max Ernst –

Annonce pour l'exposition Max Ernst parue dans Littérature n° 19 (mai 1921)

n’ayant pas été invité et vu l’attitude au Sans Pareil – Les amis – [deux mots illisibles] Je tiens évidemment – comme toujours – à mon libre arbitre – et au droit d’exprimer franchement ma façon de voir, entre amis – tout en respectant les opinions de ceux-ci – Je suis péniblement impressionné de ce qu’aussi Aragon ait l’air de prendre l’incident au tragique – lui, cependant, me connaît un peu mieux – et surtout mon état tant physique que moral lamentable – Enfin ! – Je vous attendrai toujours demain, vendredi, aux 2 Magots Bd St Germain – à 3 heures – Bien affectueusement C. Pansaers Dans cette lettre, Clément Pansaers semble froissé par l’attitude d’André Breton (le méchant) dont il souligne le caractère par deux fois. « J’ignore encore s’il a traduit la pensée de vous tous » serait une phrase sibylline si je ne me souvenais (en partie) du témoignage d’un des proches de Breton, éconduit au moment où il se présenta chez lui : « Je suis en train de manger des artichauts, je ne suis pas en mesure de vous recevoir ». [4] Mais prendre Breton comme cible toute trouvée,

André Breton en homme-cible. "Festival dada", Théâtre de l'Œuvre (26 mai 1920)

après tant d’années, n’est pas une solution, car il ne faut pas oublier qu’il fut un œil, à sa manière, et que son sens esthétique éclaira ses contemporains sur l’art de leur temps. André Breton fut également un auteur de premier rang, maniant la langue française au point d’égaler Bossuet et Saint-Simon : « Pourriture, vache, enculé d’espèce française, mouchard, con, surtout con, vieille merde coiffée d’un bidet et mouchée d’un grand coup de bite. » [5] Les quatre tomes de la Pléiade permettront cependant aux boys du sévère de se faire une idée un peu plus précise au sujet du mangeur d’artichauts. [1] © Bibliothèque Jacques Doucet. Document reproduit dans Marc Dachy, Archives dada / Chronique, Hazan, 2005, p. 315. [2] et [3] souligné par Clément Pansaers. [4] Je cite de mémoire. [5] André Breton à Jean [Guérin] Paulhan, à la suite de la publication par ce dernier de son article du 1er octobre 1927 dans la NRF. Cité par Robert Kopp in Album André Breton, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2008, p. 141.

31 décembre 2008

La signature, le nom de l'auteur, est la partie la plus importante d'une œuvre, la figuration de son sens dans la vie, la clef. (Robert Desnos)*

Moins connue que bon nombre de suicidés célèbres, Céline Arnauld pourrait à bon compte figurer dans la longue liste des suicidés dressée par Ben ** et dont Jean-Luc Bitton donne le détail dans son dernier billet. Quelques textes, une revue au numéro unique, quelques volumes au tirage restreint ne sauraient résumer Céline Arnauld (36 ans au temps de L’Œil cacodylate) qui mit fin à ses jours le 23 décembre 1952, peu de temps après le décès de son mari Paul Dermée, dont j’ai un peu parlé précédemment mais sans avoir cité, me semble-t-il les Documents Internationaux de l’Esprit Nouveau. Au sommaire du n° 1 (et seul paru) de Documents Internationaux de l’Esprit Nouveau ***, édité par Paul Dermée et Michel Seuphor à Paris en 1927 : Hans Arp, Céline Arnauld, Willi Baumeister, Marcel Breuer, Paul Dermée, Albert de la Salpétrière, Pierre Flouquet, Luciano Folgore, Gildvinger, Walter Gropius, Attila Jozsef, Paul Joostens, André Kertèsz, Syrjusz Korngold, Maurice Lavergne, Fernand Léger, Ladislas Medgyés, Lucia Moholy, Moholy-Nagy, Piet Mondrian, F. T. Marinetti, Enrico Prampolini, Platon, Sotgia Rovelli, Etienne Rajk, Robert Rist, Seuphor, Victor Servanckx, Kurt Schwitters, Szivesy, Saint Paul, Saint Just, Tristan Tzara, Herman Vonck, Vordemberge Gildewart. Mais une image vaut mieux qu’une suite de mots :

Paul Dermée par Juan Gris (1925), pour Céline Arnauld

Pensant à Céline Arnauld, m’est venue l’idée de transcrire son « Ombrelle Dada » (« s.l.n.d. », i.e. circa 1920-1921) qui figure dans la Bibliothèque Jacques Doucet à Paris :

Ombrelle Dada Vous n’aimez pas mon manifeste ? Vous êtes venus ici pleins d’hostilité et vous allez me siffler avant même de m’entendre ? C’est parfait ! Continuez donc – la roue tourne, tourne depuis feu Adam, rien n’est changé, sauf que nous n’avons plus que deux pattes au lieu de quatre. Mais vous me faites trop rire et je veux vous récompenser de votre bon accueil, en vous parlant d’Aaart, de Poéésie et d’etc. d’etc. ipécacuanha. Avez-vous déjà vu au bord des routes entre les orties et les pneus crevés, un poteau télégraphique pousser péniblement ? Mais dès qu’il a dépassé ses voisins, il monte si vite que vous ne pourriez plus l’arrêter … jamais ! Il s’ouvre alors en plein ciel, s’illumine, se gonfle, c’est une ombrelle, un taxi, une encyclopédie ou un cure-dent. Etes-vous contents maintenant ? Eh bien, c’est tout ce que j’avais à vous dire – c’est ça la Poéésie, croyez-moi. Poésie = cure-dent, encyclopédie, taxi ou abri-ombrelle, et si vous n’êtes pas contents … A LA TOUR DE NESLE Pour finir, il me plaît et m’importe de signaler deux livres :

et

parce que Perec, mais aussi parce que Pierre Senges a l’honneur et l’avantage de faire partie des rares écrivains de notre époque.

Je profite de cette fin d'année pour remercier chaleureusement les lecteurs de ce blog et pour les inviter à me faire part de leurs remarques à l'adresse suivante : fabrice.lefaix@voila.fr.

* Robert Desnos cité par Michel Sanouillet in Dada à Paris, CNRS éditions, 2005, p. 250.

** L’exposition Ben intitulée « Ils se sont tous suicidés » se tiendra à la Galerie Daniel Templon (30, rue Beaubourg, 75009 Paris) du 10 janvier au 21 février 2009. L’entrée est annoncée « libre ». *** Documents Internationaux de l’Esprit Nouveau fait suite à la revue L’Esprit Nouveau (28 numéros parus entre octobre 1920 et janvier 1925).

19 décembre 2008

Jeudi 9 février 1921 depuis le 14 de la rue Emile Augier (Paris XVI)

Dans un post du 15 juin 2005, je notais imprudemment que Pierre de Massot était hébergé par Picabia "dès novembre 1921". Les archives de la Bibliothèque Doucet me donnent tort : si nous examinons de près cette "lettre autographe avec dessins [Album Picabia]" reproduite dans la catalogue Dada (Editions du Centre Georges Pompidou, Paris, 2005, p. 671), nous constatons non seulement la date du jeudi 9 février 1921 [14, rue Emile Augier (XVI) : i.e. domicile de Francis Picabia] mais également une mention fort intéressante : "au bar du Bœuf sur le Toit" - deux indications en l'honneur desquelles nous organisons ce soir une petite fête agrémentée notamment d'olives noires et de rollmops à la crème fraîche.

18 décembre 2008

Rions un peu avec les keupons

« A Zurich, le Cabaret Voltaire connut un succès immédiat. D’une capacité de cinquante places, il était plein tous les soirs. Il y eut d’abord des étudiants, qui buvaient, fumaient et saccageaient la salle ; puis des citoyens, la « bourgeoisie » injuriée, des curieux, puis, finalement, comme au Roxy en 1977, des touristes japonais. Il y avait tellement d’habitués que presque personne ne payait ; une variante de la vieille blague punk : combien faut-il de punks pour changer une ampoule ? Un pour tenir l’échelle, un pour dévisser l’ampoule, et cinquante sur la liste des invités. » Greil Marcus, Lipstick Traces – Une histoire secrète du vingtième siècle, [Allia, 1998] Gallimard, coll. Folio Actuel, 2000, p. 255

16 décembre 2008

Il avait de belles mains, il avait de beaux gestes

En feuilletant à nouveau Duchamp : passim. A Marcel Duchamp anthology *, j’ai retrouvé cette surprenante photographie de Gabrielle Buffet
qui avait alors 102 ans [©]:
A l’exception du texte de Maria Lluïsa Borràs (« Une jeune femme appelée Gabrielle Buffet ») **, je ne dispose que de très peu de renseignements sur Gabrielle Buffet. En revanche, on peut l’entendre dans l’émission Relecture *** parler de Francis Picabia, peu de temps après la publication de son volume intitulé Rencontres :
Premières notes sur Gabrielle Buffet : Gabrielle Buffet (1881 – 1985) Rencontre Francis Picabia durant l’été 1908. S’inscrit à la Schola Cantorum (qui ouvre en 1896 et qui est à l’époque l’institution rivale du Conservatoire). Elève de Vincent d’Indy qui dirige cette institution à partir de 1897. [à vérifier]

A la Schola Cantorum du 269, rue Saint Jacques (Paris, 1899). A la gauche de G.B. se trouvent Pierre Lalo et Vincent D'Indy. (Détail) Elle part pour Berlin afin de perfectionner sa pratique et ses connaissances musicales. Elle a pour maître Busoni. [à vérifier] Met fin à sa carrière peu après sa rencontre avec Picabia. Rencontre Apollinaire en juillet 1912 (Hyte, Angleterre) Début 1914, elle publie un article dans les Soirées de Paris, intitulé « Musique d’aujourd’hui ». Publie « Marie Laurencin » dans The Blind Man (n° 2, 1917) [demander à M. V. un scan du fac similé de ce numéro publié par Arturo Schwarz]. Accompagne Picabia à Zurich en janvier 1919 et y rencontre Tristan Tzara. Publie « Petit manifeste » dans Dada n° 4-5 (Zurich, 1919) Publie « Portrait dédié à l’espagnol » dans 391 (n° 10, décembre 1919). Ecrit la préface pour Jésus-Christ rastaquouère (publié à Paris en 1920). Fréquente Igor Stravinsky dans les années 30. Elle publie des articles, dans la presse américaine en particulier, mais n’y accorde que peu d’importance. G.B. sur Picabia : « Que de gens n’a-t-il pas scandalisés en professant que ce qui l’intéressait le plus à New York, c’était le jazz (qui n’avait pas encore traversé l’Atlantique), le cinéma et les ponts de fer, celui de la 59è rue particulièrement. On prenait ses déclarations pour du bluff, mais elles correspondaient pourtant à la vérité. » « Introduction de l’art moderne aux Etats Unis » in Rencontres, Pierre Belfond, 1977, p. 183. (Initialement publié dans Information et Documents, n° 59, 1er janvier 1957. Trad. de l’anglais par Adélie Hoffenberg. * Anthony Hill ed., Gordon and Breach Arts International, 1994. ** Rencontres, op. cit., pp. 13-23 [Trad. de l’espagnol par Antoine Berman]. Rencontres est l'édition complétée du recueil de Gabrielle Buffet intitulé Aires abstraites et publié initialement à Genève chez Pierre Cailler, coll. Les problèmes de l'art, 1957. D’autres indications biographiques sont disponibles dans le Picabia de Maria Lluïsa Borràs publié par Albin Michel en 1985. [Trad. de Robert Marrast]. *** L’intégralité de l’émission (France Culture, 1978) est disponible ici, grâce à Fabrice Pascaud.

13 décembre 2008

Marcel Duchamp, Francis Picabia et Béatrice Wood (Coney Island, New York, 1917)
Il faudrait pouvoir, impunément, combler certains vides biographiques par de la fiction (faire en sorte que tout le monde y adhère) et accommoder nos broderies dans le seul dessein qu’elles passent pour du vécu pur choix. Inversement, on ferait passer le « trop plein » de certaines vies bénies des anges pour de la fiction – tant la vie est souvent mal faite. Rétablir l’équilibre, pour ainsi dire.

02 décembre 2008

Le Bœuf en ses avatars

Avant de dire quelques mots sur la vie tendre et cruelle de Gerald et Sara Murphy, voici deux images relatives au Bœuf sur le toit, chacune accompagnée d'un document sonore où le cabaret parisien est évoqué par Jean Wiener (qui y fut pianiste en son temps, aux côtés de Clément Doucet) et Jean-Marie Drot. On reconnaîtra facilement la voix de Man Ray (1961) évoquant Jean Wiener au Bœuf d'antan.

Publicité bilingue pour Le Bœuf sur le toit (1941 - 1942)

Le Bœuf sur le toit à Bruxelles. Document aimablement communiqué par Sophie P. (Bruxelles)

20 novembre 2008

Qu'on en finisse

Encore plus fort que la vente Breton qui fit tant de bruit en son temps, celle de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé (le début des enchères est prévu pour février 2009) annonce déjà la couleur : 700 œuvres, et des estimations allant de 300 à 500 millions d’euros pour l’ensemble. Répondront à l’appel : Cézanne, Mondrian, Léger, Picasso, Brancusi, Ensor, mais aussi Matisse et Duchamp. Du côté des maîtres anciens : Géricault, Franz Hals, Gainsborough, Ingres… Belle Haleine, Eau de voilette (Duchamp, 1921) qu’on a pu voir à l’exposition Dada à Beaubourg (fin 2005 – début 2006), sera sans doute adjugé pour un montant fort déraisonnable, c’est-à-dire proche de celui pour lequel la pièce fut assurée au moment de l’exposition (environ 1 million d’euros). Toujours plus, toujours plus d’argent, toujours et encore plus de pouvoir, jusqu’à faire vaciller les repères les plus élémentaires, ai-je répondu à mon ami F., qui n’y va pas par quatre chemins et qui est à l’origine de ce post pour m’avoir communiqué l’information. F. me fait remarquer : « Imagine le nombre de p... ayant porté du YSL et le nombre de chèques signés, toutes ces cartes bleues, tout ce pognon dépensé […] A chaque fois que je croise une tête équipée de ces lunettes monogrammées, à chaque fois que je suis littéralement agressé par ces dérisoires accessoires de l’industrie du luxe, j’ai vraiment envie de gerber […] Tout ça va très mal se terminer, tôt ou tard – à la Mad Max. » Je partage pleinement les prévisions pour le moins pessimistes de mon ami F., à qui j’ai répondu ceci : " Patience. Le XXIème siècle sera sans doute le dernier, mais n'oublie pas que le produit de la vente sera destiné à la fondation Yves Saint Laurent - Pierre Bergé ainsi qu'à la recherche médicale."

17 novembre 2008

Spleen à Bex-les-Bains (Suisse), avec chassés-croisés

Une femme dans une femme. F. Picabia, mine de plomb et encre de Chine sur papier vélin à en-tête imprimé du Grand Hôtel des Salines de Bex-les-Bains.
Estimée entre 8000 € et 10000 €, la pièce fut adjugée à 15600 € le 23 mai 2006 lors de la vente Christie’s intitulée « Bibliothèque d’un grand amateur européen ». Picabia, marié à Gabrielle Buffet * (qu’il rencontre en 1908) depuis le 27 janvier 1909, rencontre Germaine Everling fin 1917. Fin février 1918, accompagné de sa femme Gabrielle, Picabia se rend à Lausanne, via Gstaad, pour y suivre une cure auprès du neurologue Brunnschweiler. Germaine Everling rejoint Picabia fin février 1918. Gabrielle et Germaine se sont-elles croisées durant la cure de Picabia ? Ce n’est pas sûr. Mais ce qui est certain, c’est que les deux femmes connaissaient l’existence l’une de l’autre à ce moment-là. Début avril 1918 (à Gstaad, où Gabrielle a loué un chalet), Picabia écrit les derniers mots de son recueil Poèmes et dessins de la fille née sans mère. Rentrée à Paris à la mi-mai 1918, Germaine Everling rejoint à nouveau Picabia et tous deux partent pour Bex, d’où trois ans plus tard seront réalisés ces deux dessins qui lui seront destinés. La notice du catalogue Christie’s ne fournit pas de date précise concernant la réalisation de ce dessin. Le zona ophtalmique de Picabia ayant été diagnostiqué en mars 1921, il semblerait que l’œuvre en question puisse être datée de cette époque (sous toutes réserves).

Francis Picabia et Germaine Everling (1921)
* En 1912, Gabrielle Buffet fit sérieusement tourner la tête de Marcel Duchamp. [Souvenons-nous qu’en juin de la même année, Picabia, Gabrielle et Marcel assistèrent, Théâtre Antoine, aux Impressions d’Afrique de Raymond Roussel]. Ce même été 1912 (depuis Paris ? depuis Munich ?), Marcel écrivit deux lettres à Gabrielle qui se trouvait alors en villégiature à Hythe (Angleterre). La suite nous est donnée par Judith Housez [Marcel Duchamp, biographie. Grasset, Paris, 2006, pp. 117-118] : « Gabrielle Buffet-Picabia, qui passait la suite de son été à Etival, un petit village du Jura, indiqua à Marcel dans une de ses lettres le jour où elle se trouverait de passage à la gare d'Andelot, seule, lors de son voyage de retour à Paris. A sa grande surprise, elle trouva Marcel sur le quai à l'heure dite : il venait d'arriver de Munich dans le seul but de la voir. Ils commencèrent à parler, laissèrent partir les trains qu'ils devaient prendre, puis restèrent là toute la nuit, assis sur le banc de la salle d'attente, à parler et à se taire, sans se prendre la main, sans s'embrasser. “ Avant tout, je dois faire très attention à ce que je lui dis, songeait Gabrielle, car il comprend les choses d'une façon alarmante, dans leur sens absolu. ”, Il avait parcouru plus de mille kilomètres en train pour ces quelques heures avec elle. Il était ivre de désir pour cette femme, sensible à sa beauté et à son intelligence, mais ne tenta rien, et garda une distance respectueuse sur le banc. Pour un jeune homme conventionnel de vingt-cinq ans, tomber amoureux d'une femme mariée était une expérience terrible. Quelques années plus tard paraîtrait Le Diable au corps, mais entre-temps, le chaos de la guerre aurait semé le doute sur toutes les valeurs, y compris celles de la famille et de la fidélité. A propos de Marcel Duchamp, Gabrielle Buffet-Picabia n'hésiterait pas à déclarer “ je pense que c'est moi qui l'ai émancipé de sa famille ”. Elle avait été son premier grand amour. »

11 novembre 2008

Marcel chez Ubu

Marcel Duchamp devant Portrait de M. Duchamp père (1910)
L'indispensable site ubu voit ses archives s'étoffer régulièrement. Pour preuve, le hard to find Jeu d'échecs avec Marcel Duchamp (Jean-Marie Drot, 1963) y est désormais disponible. Au détour, on n'oubliera pas de consulter les deux séminaires de Roland Barthes (Comment vivre ensemble et Le Neutre).