28 mars 2010

Vient de paraître

Les études sur les textes de Clément Pansaers ne sont pas légion. Dans son étude sur Le théâtre dada et surréaliste, Henri Béhar consacrait quatre pages aux Saltimbanques de Clément Pansaers et soulignait rapidement un cousinage du côté de chez Jarry :
« La seule pièce connue de Pansaers s’inscrit, par le sous-titre, par la mise en pratique de la Pataphysique, dans la ligne de Jarry, mais avec quel sens de la destruction en plus ! Pansaers ne cache pas sa dette : « Le Père Ubu, Le Surmâle, le Dr Faustroll (…) résument avec une puissance extraordinaire toute notre vie d’hier, d’aujourd’hui et de demain. » [C. Pansaers, « La vie à Paris », in Ça ira !, n° 17, mars 1922.] (1)
Ce texte m’ayant longtemps fait défaut, je suis allé le recopier il y a quelques mois dans la très studieuse salle de la bibliothèque Kandinsky. Mais voici qu’un éditeur belge, Chemins & Ruines (Bruxelles), vient de faire paraître (fin 2009 semble-t-il) Les saltimbanques « avec une présentation et un aggiornemento par quelques agents dormants du Parti imaginaire ». Ces derniers, longtemps après H. Béhar, avancent ceci :
« Le texte introuvable que nous rééditons ici présente toutes les caractéristiques formelles d’une pièce de théâtre. Et pourtant, ceci n’est pas une pièce. Pour les sceptiques, une didascalie extravagante placée peu avant la fin, ou cet avertissement, glissé dans une simili réplique : “ Peu perspicace est celui qui pense aussitôt à la scène.” »
Les deux textes qui accompagnent cette réédition des Saltimbanques de Pansaers (« Devant l’impossibilité d’une pensée isolée » et « Ceci n’est pas une pièce, mais un processus d’exorcisme ») comportent respectivement 32 et 14 pages au détour desquelles les « agents dormants » – très perspicaces quand il s’agit de démontrer que les textes de Pansaers souffrent, aujourd’hui encore, de l’estampille « dada », réductrice s’il en est dans le cas de l’auteur des Saltimbanques qui se serait bien passé de ce déterminisme historique – font preuve d’une virulence des moins pertinentes et des plus inutiles à l’égard de Marc Dachy (sans nommément le citer d’ailleurs) :
« Dans l’unique édition de ce recueil, l’incompétent en charge de l’établissement du texte (2) n’a pas jugé utile de conserver ce signe qui apparaît aussi dans les en-tête de sa correspondance, ou dans la gravure sur bois qui ouvre Le Pan-Pan au Cul du Nu Nègre. Ce qui revient à noter qu’il n’existe actuellement aucune édition satisfaisante du recueil intitulé Je blennorrhagie. » [note 16, page 42].
et, plus loin :
« Mais pour l’unique réédition du Point d’orgue programmatique pour jeune ourang-outang, l’idiot civilisé chargé d’établir le texte (2) a jugé bon de rectifier l’orthographe barbare de son Dada en “ orang-outang ”. » [note 17, page 43].
Ces deux remarques sont particulièrement regrettables car Marc Dachy est la personne qui en France a permis au plus grand nombre de découvrir Clément Pansaers, notamment en établissant l’édition de Bar Nicanor et autres textes dada chez Gérard Lebovici (1986).
Par ailleurs, sous réserve de vérification des sources, changer « ourang-outang » en « orang-outang » ne nuit aucunement à l’approche ni à la compréhension du texte en question. Le français de Pansaers était parfois hésitant, parfois fautif, même, à en examiner de près, par exemple, son « Novénaire de l’attente » et il n’est pas anormal, dans ce cas précis, de rétablir l’orthographe indiquée.
Quant au « signe »
C. Pansaers, gravure sur bois illustrant Le Pan-Pan au Cul du Nu Nègre (1920) - détail
C. Pansaers, en-tête d'une lettre adressée à Tristan Tzara (18.12.1920)
évoqué par les « agents dormants », la notation musicale de reprise da capo, qu’aurait omis de reporter Marc Dachy dans son édition, il faudra bien qu’on nous le décrive plus précisément. En ce qui me concerne, je ne lis que le monogramme « CP » ou « PC » qu’utilisait Pansaers tout simplement pour … signer – et non « DC » pour da capo, ce qui me paraît être une surlecture d’autant plus fautive qu’elle est doublée d’un « incompétent en charge de l’établissement du texte ».
Enfin, juste une petite remarque en passant aux « agents dormants », ici un peu endormis : il n’existe pas de « Pistons d’air » chez Duchamp (leur remarque, page 15), mais des « Pistons de courant d’air » (eh oui, ça change tout !). Quant à « l’actrice Isadora Duncan » (leur remarque, page 23), il me semble utile de préciser qu’elle était plutôt … danseuse. Il est vrai qu’une petite erreur est bien vite arrivée.
Pour l’heure, il reste encore quelques textes de Pansaers à republier. Ceux publiés sous le pseudonyme de Julius Krekel en 1910 ne semblent pas encore avoir suscité la curiosité d’un traducteur. "Arlequinade", "Brève incursion dans le Blockhaus de l’artiste", "Méditations de carême" et le très beau "Novénaire de l’Attente" demeurent quasiment inconnus et très difficiles d’accès pour ceux qui en ont entendu parler. Pour pallier ce vide éditorial (qui ne concerne qu’une poignée de lecteurs, mais, qui sait ?…), j’ai il y a peu envoyé le "Novénaire de l’attente" à quelques personnes de mon entourage.
Pour une approche de Clément Pansaers, on se reportera utilement, comme disent les études sérieuses, à l’article de Georges-Henri DumontRésurrection (1917-18), une revue wallonne d’avant-garde sous la première occupation allemande ») et, bien sûr, à l’article de Marc Dachy « Résurrection de Clément Pansaers » (3).
Le prochain post sera sans doute consacré au reprint du Picabia par Marie de la Hire, désormais disponible grâce à Kessinger Publishing.
Je prendrai également le temps de mettre en ligne Les Saltimbanques de Pansaers et de parler, quand je l'aurai lu, du prochain livre de Marc Dachy (que je n'ai jamais rencontré mais qui m'a immédiatement répondu par courrier quand je lui ai posé une question sur Pansaers il y a déjà quelques années), intitulé Exposer Dada (Transédition).
(1) Étude sur le théâtre Dada et surréaliste, Gallimard, coll. Les Essais, 1967. Rééd. coll. Idées, nouvelle édition revue et augmentée, 1979.
(2) Je souligne.
(3) Introduction au reprint des numéros de Résurrection, éditions Jacques Antoine, Bruxelles, 1973.
@ @ @
Perdre des théories (Enrique Vila-Matas),
c’est bien ce qu’il me fallait afin de pouvoir me replonger dans des textes où il ne serait plus question de Dada, de Picabia et de références d’articles qui à la longue m’empêchaient littéralement l’accès à toute littérature. A la suite de Journal volubile et Docteur Pasavento, je viens de refermer Dublinesca.
Après trois volumes enchaînés les uns après les autres, l’impression d’avoir lu un même texte me confirme que Vila-Matas est un authentique auteur (Le mal de Montano demeure sans doute son meilleur texte), comme Pierre Senges, dont vient de paraître
Etudes de silhouettes, mince volume si on le compare à son Lichtenberg, mais assurément du plus grand intérêt.
Dans L’homme qui tua Roland Barthes,
Thomas Clerc (on lui doit Maurice Sachs le désœuvré et l’édition des cours de Barthes consacrés au Neutre), on trouve un long portrait d’Edouard Levé, auteur de Suicide récemment paru en Folio.
C’est au moment où je repensais régulièrement
à la Défaite de Pierre Minet que les éditions Allia le font à nouveau paraître (leur première édition remonte à 1994). Une petite déception toutefois : si la notice de ce volume annonce « une édition augmentée de témoignages de Jean Paulhan, Léon-Pierre Quint et Antonin Artaud », le lecteur perspicace ne les trouvera malheureusement pas.
« (…) ce temps faux où l’on couvrait tout de strass et de nylon, de shit et de coke, de cancer et de sida, glasnost et aérobic », peut-on lire
dans Tarzan Boy, sous-titré Une chanson-drame et constituant, avec M’man et Miss Electricity, l’ensemble intitulé Modane de Fabrice Melquiot où l’évocation des années 80, qui certes ne constitue pas tout le propos, est très juste et très touchante, notamment les deux listes de noms et de prénoms de camarades de classe.
S’agissant d’une traduction de l’allemand, j’en déduis que la langue de départ doit être très belle – et la traduction de qualité :
Dames & Messieurs sous les mers
de Christoph Ransmayr révèle à coup sûr un auteur.
Enfin, c’est en allant rejoindre Jacques Floret au salon Chic dessin (60, rue de Richelieu, 75001 - jusqu'au 29 mars), à son invitation et parce qu’il y expose les dessins de son dernier livre intitulé
Dessin issu de Oh ! le bel été © J. Floret / Derrière la salle de bains éd.
Oh ! le bel été (Editions Derrière la salle de bains) que ce dernier m’a offert Les Solennels (textes de Jacques Vaché et Jean Sarment) paru chez Dilecta, éditeur dont l’éclectisme nous propose depuis peu la revue Proverbe en fac-similé mais également
Rachel & Rosco de Jacques Floret qui propose près de 80 dessins représentant chacun une femme accompagnée de son chien et réalisés à l'aide d'un stylo bille quatre couleurs.
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16 février 2010

Foule Immobile (1921)

Jusqu’au 15 avril 2010, la galerie genevoise Artvera’s présente une grande rétrospective Serge Charchoune. La galerie propose un catalogue bilingue anglais-français mais apparemment aucune autre publication n’est prévue dans le cadre de cette exposition. C’était peut-être l’occasion de republier l’introuvable

Foule Immobile écrit et publié à Paris en 1921. A l’époque, Charchoune fit appel à Philippe Soupault pour la correction de son manuscrit qui fut reproduit à 25 exemplaires et également publié sous la forme d’une plaquette d’une vingtaine de pages. C’est le facsimilé (Druck Elbemühl, Wien, 1968) de cette dernière que j’ai pu consulter récemment à la Bibliothèque Kandinsky. Par ailleurs, l’indispensable Livremblog proposait il y a peu une critique de Foule Immobile par Pascal Pia parue dans le numéro de mars-avril 1922 de la revue Action :

[FOULE IMMOBILE, poème par Serge Charchoune. L'auteur fait entendre vingt-cinq voix. Une seule déjà énonce tant de sottises. Le médecin légiste est venu constater la mort de Dada : le livret de M. Charchoune n'a pas même été tiré sur Hollande Van Gelder. Le public ne crie plus. Trop tard, petit Charchoune. « L'oubli, l'oubli, je connais l'endroit. » (Sic.)] La galerie Mummery + Schnelle (Londres), qui vient d’exposer des toiles et des dessins du peintre aux dix mille toiles a quant à elle pensé à publier une « transimile edition of 25 copies » de Foule Immobile (disponible ici) ainsi qu’un choix de courts textes de Charchoune (disponible ici).

En attendant une édition qui tiendrait compte du manuscrit de Charchoune (j’ai constaté des disparités entre celui-ci et sa première édition en français qui omet majuscules, points d’interrogation, etc.), voici le « premier round » de Foule Immobile - Chanson en 9 rounds chanté [sic] par le chœur à 25 voix dirigé par M. LEOPARDI:

16 janvier 2010

Armory Show (New York, 02.17.1913), a post report by Gabrielle Buffet

A PROPOS DE VERNISSAGE. – Vernissage de l'Exposition internationale de peinture moderne à New York, en février dernier.

Le soir, il y a une foule compacte ; bien que la salle soit immense
Armory Show, galerie H, peinture et sculpture françaises
(c'est une caserne ou une sorte de champ de manœuvre couvert où les troupes s'exercent d'habitude, transformée pour un mois en salon de peinture). On circule avec peine, la lumière est éblouissante, les toilettes sont éblouissantes, les femmes ultra décolletées, couvertes de perles et de diamants. Les hommes ultra corrects en « evening dresses » ; un orchestre (presque une fanfare) joue des airs de Carmen, de temps à autre. Le président d'honneur, avocat très connu à New York, va prononcer le discours d'ouverture, et la foule s'empresse autour du balcon intérieur d'où il parle. Toutes les têtes se lèvent vers lui, curieuses, attentives et jeunes, sans exception, même celles à cheveux blancs ou crânes chauves.

Il parle d'une voix bien nette et vibrante : Ladies and gentlemen, cette exposition est la plus impor­tante qui ait jamais été organisée dans le monde entier ; jamais ni à Berlin, ni à Vienne, ni à Rome, n'ont été réunis autant de tableaux. (Applaudissements.) C'est un record. « Jamais exposition n'a été aussi rapidement organisée. (Applaudissements.) « Il a été dépensé pour cette exposition X dollars. » (Applau­dissements répétés devant la somme formidable.) Suivent quelques appréciations flatteuses sur tous les organisateurs. Conclusion : « Et maintenant que ceux qui désirent s'instruire viennent, regardent et travaillent. » (Applaudissements. Morceau de musique.) Ladies and gentlemen commencent à circuler devant les toiles, consciencieux, pleins de volonté et de bonne volonté pour s'initier aux mystères de la peinture moderne, cubisme, orphisme, etc., etc.

G. B.

Les Soirées de Paris, n° 19, décembre 1913, p. 5.

07 janvier 2010

Isadora, 18 rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris

Une exposition consacrée à Isadora Duncan se tient jusqu'au 14 mars prochain au Musée Bourdelle. A côté des toiles, sculptures, costumes, dessins, gravures et photographies, un très grand nombre de documents (magazines, programmes, correspondance, épheméra) vient retracer l'histoire de la danseuse aux pieds nus. La première salle expose L’Œil cacodylate photographié par Man Ray dans des dimensions plus imposantes que le cliché de l'exposition Dada à Beaubourg. A propos de Man Ray et de sa toile Isadora Duncan nue figurant au catalogue de l'exposition Man Ray à la librairie Six en décembre 1921 (voir mon post du 7 décembre 2009), je lis aujourd'hui ceci : "[...] Isadora Duncan nue, datée de 1922, ne fut pas exposée et n'était peut-être qu'un vœu pieux de Tzara, l'auteur du catalogue." (1)

La réponse à mon avis de recherche était-elle dans le catalogue lui-même ? A vérifier tout de même...

Le catalogue Isadora Duncan propose la (quasi ?) totalité des documents et œuvres exposés.

(1) Merry Forresta, "Motif perpétuel. L'art de Man Ray" in Man Ray, Gallimard, 1989. Trad. de l'américain par P. Mikriamos.

13 décembre 2009

Sacré Francis !

Juliette Roche devant L’Œil cacodylate, évoquant Dada à New York à l'âge de 87 ans
Vous avez été très liée, évidemment, avec Marcel Duchamp, Picabia et Gabrielle Buffet. Je suppose que vous avez beaucoup d’anecdotes sur eux et sur cette période.

D’abord les persécutions de Picabia, qui me persécutait avec insistance. Il n’aimait pas du tout la guerre, moi non plus, mais seulement, moi, j’essayais de penser à autre chose, alors je lisais, je travaillais, je ne lisais jamais les journaux. Les jours où les nouvelles étaient particulièrement mauvaises, Francis était très déprimé. Comme nous habitions la même maison, la maison qui appartenait à madame Varèse (qui n’était pas encore madame Varèse à ce moment-là, d’ailleurs), il montait un étage et il venait me trouver avec une pile de journaux et il me lisait toutes les choses les plus déprimantes. Naturellement, je trouvais ça très désagréable. Et il redescendait ensuite, disant à sa femme : « J’ai déprimé Juliette, je vais beaucoup mieux. » C’était très amusant parce que le rez-de-chaussée habité par les Picabia était quelque chose d’invraisemblable ; il avait toujours une bande de gens autour de lui, des gens assez « épaves », parmi lesquels Cravan, et tout ça déferlait toute la nuit, même s’ils avaient été ailleurs [auparavant], jusqu’à deux ou trois heures du matin … ça durait jusqu’au petit jour. [...]

in Naissance de l'esprit dada (28/03/1971). Réalisateurs : Hubert Knapp et Philippe Collin.

07 décembre 2009

Avis de recherche

On était en décembre, le froid était vif, Picabia était enveloppé de tricots et d’écharpes de laine, mais ne portait pas de chapeau. Il me serra la main avec une courtoisie tout espagnole et ignora les autres. Sa présence donnait un certain cachet au vernissage. La galerie se remplissait ; je m’étonnais qu’il y eût tant de monde et j’étais plein d’espoir. Les prix des tableaux avaient été fixés au minimum. S’ils se vendaient bien, je pourrais débuter. J’avais fait une nouvelle série de toiles plus insolites que toutes celles que j’avais peintes auparavant. Une grande partie de la conversation m’échappait, mais on me serrait beaucoup la main et je compris qu’on me faisait des compliments. Un étrange petit homme, loquace, âgé d’une cinquantaine d’années, s’approcha de moi et me conduisit devant une de mes toiles. Avec sa petite barbe blanche, son pince-nez à l’ancienne mode, son chapeau melon, son manteau et son parapluie noirs, il ressemblait à un employé de pompes funèbres ou d’une banque conservatrice. Les préparatifs du vernissage m’avaient fatigué, la galerie n’était pas chauffée ; je frissonnai et dis, en anglais, que j’avais froid. Il répondit en anglais, prit mon bras et me conduisit dehors au café du coin, où il commanda des grogs. Là, il se présenta : Erik Satie, et continua à parler en français. Je lui dis que je ne comprenais pas. Il me jeta un regard malicieux, amusé, et dit que cela n’avait pas d’importance. (Man Ray, Autoportrait, trad. Anne Guérin, Actes Sud Babel, 1998, pp. 159-160).

C'est en scannant ce catalogue de la première exposition parisienne de Man Ray que j'ai découvert qu'une de ses œuvres (n° 25 du catalogue, datée de 1922) était intitulée Isadora Duncan nue. Après avoir passé en revue la plupart des livres et catalogues consacrés à Man Ray, je lance donc un avis de recherche. Si quelqu'un pouvait me renseigner sur cette œuvre (s'agit-il d'une toile, d'un dessin ?) et, au mieux, m'en fournir une copie, ce serait Noël avant l'heure. Deux livres imposants viennent de paraître : une biographie de Satie signée Jean-Pierre Armangaud

et la Correspondance avec les artistes (1903-1918) d'Apollinaire,

respectivement 600 et 944 pages, de quoi passer l'hiver en la meilleure compagnie qui soit.

29 octobre 2009

À en perdre le boire et le manger

En sortant du concert des Pixies, Julie me demandait récemment ce qui motivait mon travail autour de L’Œil cacodylate. Je lui ai répondu confusément qu’il s’agissait de me trouver une autre famille, d’espérer m’infiltrer, incognito, dans la photo d’un groupe que j’espérais faire mien. Une demande d’adoption, en quelque sorte. Ces deux dernières semaines ont été très chargées. Lecture de

Man Ray à Montparnasse (Hubert Lottman, Hachette Littératures, 2001), relecture d’extraits du Self Portrait (Actes Sud, coll. Babel, 1998, trad. de l’américain par Anne Guérin) et de Ce que je suis et autres textes (Hoëbeke, présentation de V. Lavoie, 1998). Notes autour des Mémoires de l’oubli de Philippe Soupault (Tome I, 1914-1923 et tome II, 1923-1926, Lachenal & Ritter, respectivement 1981 et 1986). Ai enfin trouvé le catalogue de vente Artcurial

« L’univers de Valentine Hugo » (collection Pierre Spivakoff,– 25 février 2006) et

Atelier Man Ray, Unconcerned but not indifferent (catalogue de l’exposition Man Ray à la Pinacothèque de Paris, 5 mars 2008 – 1er juin 2008, éd. Man Ray Trust et La Fabrica). Scans divers et variés. Le dernier en date : chapitre « Le Bœuf sur le toit » issu des Souvenirs retrouvés de Kiki de Montparnasse (José Corti, 2005). Le soir, c’est (presque) repos, avec la lecture de Raymond Radiguet 1903-2003 – Colloque du centenaire (textes et documents réunis et publiés par P. Caizergues et M.-C. Movilliat, Centre d’étude du XXe siècle, Université Paul-Valéry, Montpellier III, 2005).

En passant, je signale la réédition, chez Attila, de Paris insolite de Jean-Paul Clébert, illustré par les photographies de Patrice Molinard. Le texte de Jean-Paul Clébert, aux discrets accents céliniens, est une merveille de littérature.

18 octobre 2009

«Je n'ai rien à vous dire»

« De Picabia, j’avais connu d’abord, séparée de lui, la première femme : Gabrielle Buffet. Elle me parlait de son mari (inoubliable), de leurs amis (entre autres de Marcel Duchamp). Excellente musicienne, elle ne voulait rien ignorer de nos tentatives. Francis le séducteur, revenu d'Amérique en France, allait habiter à la Muette, bou­levard Émile-Augier, chez Germaine Everling, compagne entre toutes riante et séduisante. Nous nous rencontrâmes à cette époque et il décida de recevoir, chaque dimanche, quelques familiers auxquels j'eus rapidement

Georges Auric par Valentine Hugo. Dessin au crayon, 1921.© collection H. Sauget.
l'heureux privilège d'être associé, déjeuners, longs après-midi où j'appris à aimer un hôte d'une drôlerie parfois insur­passable. Après avoir refusé d'aller au café Certa, je me rendis donc boulevard Émile-Augier. Alerté au bon moment, j'y trouvai Tzara, invité par Picabia à venir y séjourner dès son arrivée à Paris. Immédiatement, les deux hommes me parurent curieu­sement contraster par le caractère, la personnalité. Face à Picabia, à sa verve, à sa spontanéité, Tzara ressemblait soudain à un provincial quelque peu effarouché par le milieu parisien. Silencieux, effacé, presque terne, le messie de « Dada » tentait assez médiocrement de se libérer, articulant de temps en temps deux ou trois phrases qui n'étaient explosives que pour lui.»

Georges Auric, Quand j’étais là, Grasset, 1979, pp. 113-114.

11 octobre 2009

De Massot in english for The Little Review

QUESTIONNAIRE
1. What should you most like to do, to know, to be ? (In case you are not satisfied).
2. Why wouldn’t you change places with any other human being ?
3. What do you look foreward to ?
4. What do you fear most from the future ?
5. What has been the happiest moment of your life. The unhappiest ? (If you care to tell).
6. What do you consider your weakest characteristics ? Your strongest ? What do you like most about yourself ? Dislike most ?
7. What things do you really like ? Dislike ? (Nature, people, ideas, objects, etc. Answer in a phrase or a page, as you will).
8. What is your attitude toward art today ?
9. What is your world view ? (Are you a reasonable being in a reasonable scheme ?)
10. Why do you go on living ?

* * *

1. Nothing to answer to this, not that my own life satisfies me, but rather that the lives of others disgust me.
2. I don't care enough about anything not to change places with the first person who came along.
3. Perpetual revolution in every realm.
4. Night, in certain eyes ?
5. Don't know. – When I discovered that my sweetheart had true lesbian tastes, although they were ardently desired and provoked by myself. (Cf. Freud.)
6. A certain imbecilic inclination towards indulgence. – My capacity for scorn.
7. a) Solitude, drugs, my bull-dog, fourteen year old girls. b) Soldiers, priests, the police, children and their whores of mothers, religions, dogmas and faiths, the abominable idea of fatherland.
8. Absolute indifference. (I'd give a hundred painters, a hundred musicians, a hundred poets, for one Lenine).
9. Eh bien, merde.
10. For love of death.

in The Little Review, Spring number, May 1929. Vol. XII, n° 2, pp. 45-46.

10 octobre 2009

Une pure anecdote, par Philippe Soupault

Couverture du catalogue de l'exposition Picabia, galerie Danthon (1923)

Au chapitre "maltraitons nos idoles", je ne résiste pas à l'envie de reproduire ici une annotation de Philippe Soupault, trouvée dans un catalogue de vente et écrite en marge de son exemplaire de L'aventure dada (Georges Hugnet, Galerie de l'Institut, Paris, 1957), à la suite de la phrase "La nature chaleureuse de Picabia" :

"Picabia était envieux, méfiant, mauvais copain, vaniteux, et surtout affreusement peureux. Guillaume Apollinaire considérait Picabia comme un caméléon. Les deux méfiants se considéraient comme des chiens de faïence."
Il ne s'agit pas, ici, de prendre pour argent comptant cette déclaration de Philippe Soupault mais de la considérer comme une simple indication (comme dirait Thomas Bernhard) à verser au copieux dossier de l'histoire "alternative" du mouvement dada.

01 octobre 2009

Piste aux étoiles

De tous les signataires de L’Œil cacodylate, ils furent les plus populaires. Le grand public les a adorés, les peintres (Fernand Léger, Miró – qui leur consacre deux toiles en 1927), les poètes, les écrivains n’ont eu de cesse de faire leur éloge. Darius Milhaud

Darius Milhaud et les Fratellini à l'époque de la création du Bœuf sur le toit © Archives Darius Milhaud

composa une version pour piano et petit orchestre, issue de son Bœuf sur le toit, intitulée Tango des Fratellini (Op. 58c). Milhaud témoignera plus tard : « Après le dîner, attirés par les manèges à vapeur, les boutiques mystérieuses, la Fille de mars, les tirs, les loteries, les ménageries, le vacarme des orgues mécaniques à rouleaux perforés qui semblaient moudre implacablement et simultanément tous les flonflons de music-hall et de revues, nous allions à la Foire de Montmartre, et quelquefois au cirque Médrano pour assister aux sketches des Fratellini qui dénotaient tant d’imagination et de poésie qu’ils étaient dignes de la commedia dell’arte. » (1) La publicité s’empara de leur succès (on les voit poser devant une Amilcar, la marque de voiture préférée de Fatty), on fabriqua d’innombrables jouets à leur effigie, sans parler des broches, des peignes, des verres et jusqu’au papier peint destiné aux chambres des enfants. Dès 1923, un certain Pierre Mariel leur consacre un livre : Les Fratellini. Histoire de trois clowns. (2) Paul Poiret dessina un costume pour François, Rita Hayworth, Fred Astaire, Douglas Fairbanks (parmi quelques centaines d’autres admirateurs, et non des moindres) signèrent leur livre d’or. Le 29 juin 1924, les Fratellini (Paul, 1877 - 1940 ; François, 1879 - 1951 et Albert, 1886 - 1961) donnèrent leur dernière représentation à Médrano. Quelques jours plus tard, sous la plume du très lyrique Gustave Fréjaville, on pouvait lire dans Comœdia : « Ils ont été applaudis avec enthousiasme, rappelés, acclamés. Des gerbes de fleurs ont envahi la piste. Et comme nous allions leur serrer la main après la représentation, dans cette loge pittoresque cent fois décrite, nous avons assisté à un spectacle émouvant que ne déparait aucun médiocre romantisme : tandis que Paul essayait de dissimuler son émotion sous une activité empressée et prodiguait à ses amis des paroles aimables, tandis que l’énigmatique Albert, toujours impénétrable, s’évertuait silencieusement, avec une application affectée, à détruire sur son visage son prodigieux masque de piste, François, lui, ne songeait pas à feindre et tout simplement, à grosses larmes, à gros sanglots, éperdu de reconnaissance et de regret, pleurait comme un enfant. » (3) De Médrano au Cirque d’Hiver en passant par de nombreuses tournées en province et à l’étranger, leur succès durera trente ans. En 1955, Albert publie les mémoires du trio sous le titre

Nous, les Fratellini, dans lequel il n’omet pas de signaler L’Œil cacodylate (pp. 228-229) :

(1) Darius Milhaud, Ma vie heureuse, Belfond, 1974, p. 84. (2) Paris, Société Anonyme d’Editions.

(3) Comœdia, 3 juillet 1924.
(Le titre du précédent post reprenait celui du livre de Paul Joostens mais il semble que les administrateurs ont jugé bon de le considérer comme un outrage aux bonnes moeurs ...Gommer pour mieux souligner ?)

21 septembre 2009

« achevé le jour de Ste Salope l’an 22 », publié à Anvers en 1922 par les éditions Ça Ira, Salopes (Le quart d’heure de rage ou [le] soleil sans chapeau), écrit en 1921 par Paul Joostens (1889-1960) est à nouveau disponible grâce aux éditions Allia. (1) Ce court texte dada est suivi de Le mec éclairé. On peut regretter, à l’occasion de cette réédition, l’étique notice que propose Allia, qui avait là l’opportunité d’éclairer le lecteur sur cet auteur belge dont la prose des plus rares s’apparente ici à celle Pansaers. Pour plus d’informations sur P. Joostens, voir : « Paul Joostens » de Paul Neuhuys (1961) édité par Elsevier, pour le Ministère de l'instruction publique (Bruxelles) ainsi que la « monographie avortée » d’Alain Germoz parue dans le bulletin n° 36 de la Fondation Ça Ira (décembre 2008). (1) Salopes fit déjà l’objet d’une réédition en fac-similé en 1995 (500 exemplaires) par Petraco-Pandora (Anvers). Seule la couverture originale (argent pailleté) n’a pas été reproduite à l’identique.

16 septembre 2009

« Tabu » by Jean Crotti

Trouver des documents dont on ignorait l'existence et qui intéressent au premier chef ses recherches est une récompense qu'on savoure longuement. Parmi les derniers documents découverts récemment (la bibliothèque Kandinsky est une mine), ce texte de Jean Crotti paru dans The Little Review (Picabia number, Vol. VIII, n° 2, Spring 1922, pp.44-45) :

Toujours au chapitre "Jean Crotti", ai prévu de consulter une partie des archives de Suzanne Duchamp, dont un dossier qui renferme bon nombre de documents encore inédits. A suivre donc...

08 septembre 2009

La cinquième saison du monde

Je viens de terminer la lecture de La cinquième saison du monde de Tristan Ranx, un roman qui devrait je l’espère rencontrer ses lecteurs puisqu’il est à mon sens une authentique réussite littéraire.

Le roman de Tristan Ranx introduit tour à tour une fiction dans l’Histoire et un pan de celle-ci dans une fiction des plus efficaces, au point que quelques pages de lecture suffisent pour faire vaciller les repères habituels et normés du lecteur. La maîtrise narrative est telle que certains faits historiques apparaissent comme des éléments fictionnels et, inversement, des situations purement romanesques parviennent à prendre la couleur patinée de l’Histoire.

Tract de F. Azari, aviateur futuriste, avril 1919

Marthe Chenal et Gabriel D'Annunzio (Picabia, aquarelle et crayon, circa 1929). ©

Contrairement à ce qui a pu être reproché à l’auteur, La cinquième saison du monde n’est en aucune façon alourdie par des « références historiques et littéraires» car celles-ci sont parfaitement intégrées et maîtrisées grâce à une structure narrative très travaillée – et qui pourtant n’apparaît pas comme telle, signe évident d’une réussite, à l’image de la « Postface » intitulée « La vie et la mort de Guido Keller » qui par ailleurs présente de discrets accents borgésiens. On pense notamment aux recensions littéraires de l’auteur de Fictions. En écrivant un roman en grande partie sur l’Etat libre de Fiume, Tristan Ranx – qui convoque à la fois des hommes qui font partie intégrante de l’Histoire comme D’Annunzio et Guido Keller et des personnages qui se situent à mi-chemin entre fiction et réalité, comme Colossus et Imna Oly (femme fatale du roman ?) – met en scène une TAZ animée par des résistants, des pirates, des libertaires, des poètes et des artistes de la vie.

« Le monde de Keller, cette cinquième saison, est une force en attente et le manuscrit d’Enzo Cellini nous apparaît déjà comme la pierre de Rosette d’une réalité qui se construit aussi dans le monde virtuel. Il ne s’agit pas d’un « deuxième monde » déprimant, mais d’une véritable machine agissant de concert dans la fiction et dans la réalité, renvoyant de point en point à l’existence d’une révolution dadaïste qui se joue de l’Espace et du Temps. »

La cinquième saison du monde, Tristan Ranx, éditions Max Millo.

25 août 2009

"Dada ?" par Renée Dunan

Livrenblog et L'Alamblog ont évoqué et reproduit plusieurs documents de et sur Renée Dunan, auteur dont l'identité reste encore floue et dont les contributions à des périodiques sont devenues rares. Après "Assassinons l'intelligence et l'esthétique si nous voulons comprendre la beauté" (La Vie Nouvelle, N° 1, Décembre 1920, pp. 17-20), on retrouve Renée Dunan historien(ne) de Dada dans la revue anversoise Ça Ira !, avec un article sobrement intitulé "DADA ?",

que voici :

DADA ? C'est aujourd'hui une nouvelle passion guerrière, On bataille contre Dada. Comme Dada ne fait de mal à personne, il faut bien juger que seule une bêtise par trop babétique pousse quelques olibrius à hurler contre Dada de terrifiantes menaces de mort. Dada mérite-t-il cette haine féroce et ces appels à l'égorgement ? Verrons-nous une Saint-Barthélemy de dadaïstes ? Ce sont là ques­tions graves, car Dada est beaucoup plus qu'un jeu et une ahurissante fantaisie ; Dada est le " Phénomène futur " … et tuer Dada serait sacrifier la beauté des temps à venir. Il faut le dire d'abord : les extravagances, les excès et les rigolades ; les fumisteries les plus carabinées et la plus patente mystification ne prouvent rien contre l'idée mère d'une conception d'esthétique. Au temps de la bataille d'Hernani, au temps des Fleurs du Mal et de Sagesse, Hugo, Baudelaire et Verlaine ont subi très exactement les mêmes injures que Dada et faisaient, au demeurant, tout le nécessaire pour les justifier. Les fantaisistes "réalisations" de Théophile Gautier étaient même beaucoup plus attentatoires à "l'ordre" que celles de M. Tristan Tzara. Il faut donc admettre que seule vaut l'œuvre et qu'il ne faut point juger autre chose que l'œuvre. L'auteur peut être ce qu'il voudra : fou, bicéphale, notaire, tétrapode, bolcheviste, ramoneur, ou paralytique, onorique ou paranorique [1], I'œuvre est susceptible de donner le branle à votre ménagerie mentale ; si votre sensibilité s'en émeut, si I'œuvre se prolonge et se répercute en vous, l'auteur a du génie. Toute autre conception est absurde. Les principes de l'Armée qui allouent le talent à la seule passe­menterie ne sont heureusement point valables en art. Qu'est Dada ? C'est un groupe qui cherche une formule d'art neuf hors les voies connues. En quels chemins ? Ici, l'étude de Dada est plus abstraite. Voici : Un certain nombre de philosophes, issus de l'école française de Nancy, mais principalement Suisses, se sont aperçus que l'on pouvait concevoir un principe d'intellection autre que l'association logique, L'association mentale libre se fait hors des lois causales. Son incohé­rence n'est pourtant que le masque d'une loi inconnue ? Qu'elle est la loi ? Ici, les psychologues ne sont pas d'accord, Il y a l'école de Freud, qui voit la sexualité : la base de toute l'activité consciente ; il y a ceux qui ont atténué Freud et expliquent par le lien effectif l'apparente absurdité de l'association intellectuelle libre. Il en est d'autres. On cherche toujours. Le problème ainsi posé mène fort loin. Il entraîne à tenter la mesure de l'inconscient et de son action sur le conscient. Il est possible, il est probable que des découvertes sensationnelles surgiront de ces explorations psychologiques. Il n'est pas impossible d'imaginer qu'un jour nous puissions prendre contact avec notre inconscient et modifier ainsi tout l'aspect physique et mental du monde. Qui sait si nous ne voyons pas (inconsciemment) à travers les choses opaques ? Qui sait si des réalités étonnantes ne viendront pas, amenées à la perception consciente, transformer tout l'intellect humain ? On voit donc quelle immense gravité pose le problème des recherches hors la causalité logique. Rien ne prouve que l'ordre introduit par notre esprit dans le chaos des perceptions - ordre que nous estimons naïvement être la réalité elle-même - ne sera point bientôt aussi périmé que les rêveries de panthéisme anthropoïque léguées par les temps homériques. A une psychologie nouvelle correspondra une esthétique renou­velée. Le groupe Dada cherche dans l'extravagance la loi mystérieuse du devenir esthétique prochain. Il est terriblement difficile de se dégager de la raison. Aussi les dadaïstes heurtent-ils surtout l'enten­dement par une paralogie qui n'est, malgré leurs efforts, qu'une logique encore. Cette lutte contre les lois millénaires de l'esprit humain, quelque soit son aspect et ses cabrioles affolées, mérite un respect attentif et soigneux. Il ne s'agit pas de savoir si tel ou tel dadaïsant se livre à de catastrophiques sottises; il ne s'agit que de voir ici un phénomène global, qui comprend des délirants et des inspirés. des gens de génie et des mabouls, mais conglomérés de telle façon qu'il est plus compréhensif de leur supposer à tous du génie, que de les mépriser. Mépriser Dada, qui représente l'ordre futur, c'est se classer soi-même dans le désordre du présent. Reconnaissons qu'en politique, par exemple - et tout se tient - le désordre est assez visible pour donner de la prudence au gens du "vieil ordre". Dada n'est pas une mystification : c'est tout le mystère humain. RENÉE DUNAN.

In Ça Ira !, « Dada, sa naissance, sa vie, sa mort », n° 16, novembre 1921, pages 116-117.

Le nom de Renée Dunan apparaît à nouveau dans Ça Ira !, n° 18, mai 1922, avec un poème intitulé "Convexités" (p. 145) et dans le n° 19, juillet 1922, avec un long articule intitulé "De l'Incompréhensibilité dans les Arts" (pp.180-184).

[1] Sic. Peut-être convient-il de lire "onirique" et paraonirique" ?

Isadora Duncan par Paul Poiret

Un jour qu’elle était venue me demander d’assister à un de ses concerts, elle me trouva très affecté par la perte que je venais de faire de mon meilleur collaborateur, qui était aussi un ami (…), M. Rousseau. Je lui dis que j’étais trop triste pour sortir. Elle insista pour que je vinsse, me donna la grande loge au milieu de la salle pour que je pusse assister au spectacle avec les mais qui avaient connu mon fidèle Rousseau et me dit : « Quand ce sera fini, ne vous en allez pas. Restez dans la salle et je danserai pour lui. » Après les ovations d’usage (elle était acclamée trente fois, car le public électrisé ne parvenait pas à s’arracher au charme d’une idole avec laquelle il venait de communier si étroitement), elle entretenait la flamme de l’enthousiasme en paraissant tantôt avec un bouquet de marguerites, tantôt avec une seule rose, tantôt avec un baiser plein d’expression. Enfin la foule s’écoula. Je restai seul avec mes amis dans le grand amphithéâtre du Trocadéro, où on avait éteint les feux les plus aveuglants. Elle avait demandé au maître Diémer, qui était là, de s’asseoir au grand orgue et d’y jouer, comme il savait le faire, la marche funèbre de Chopin. Mon cœur se gonfle et s’oppresse quand j’évoque ce que j’ai vu ce soir-là. Quelqu’un a dû décrire quelque part Isadora dansant, et expliquer le miracle. Elle sortit de terre comme en naissant, se livra à une mimique échevelée, humaine, pathétique et déchirante, et retomba au néant avec une majesté et une douceur que je ne peux exprimer. Je courus tout en larmes dans ses bras pour lui dire la joie profonde qu’elle m’avait donnée et combien j’étais fier d’avoir offert une messe si solennelle à la mémoire de mon ami. Elle me dit simplement : « C’est la première fois que je danse cette marche funèbre. Je n’avais jamais osé le faire. Je craignais que cela me portât malheur. » Moins de quinze jours après, elle perdait ses deux enfants dans un accident plein d’horreur.

Paul Poiret, En habillant l’époque, Grasset, 1930, pp.189-191.

12 août 2009

"Au petit de Massot qui deviendra grand si ..."

La vente publique de documents dadas et surréalistes (Duchamp, Bellmer, Man Ray, Breton, Kaplan, Soupault) du 22 juin 1999 à Drouot proposait à la vente un « manuscrit autographe » daté d’octobre 1922 et attribué à Jean Crotti :

Après examen, il apparaît qu’au moins une des deux pages, celle reproduite dans le catalogue, n’est pas de la main de Jean Crotti mais bien de Pierre de Massot. De nombreux éléments du document viennent étayer cette petite découverte : l’écriture, après comparaison avec celle de Crotti et d’autres manuscrits de la main de Massot, les annotations [« Gosses et Gousses (titre d’article) / C’est l’hymen à Célimène… »], dont la "légèreté" se retrouve notamment dans les manuscrits de P. de Massot proposés lors de la grande vente André Breton, enfin, un dessin

qu’on peut aisément attribuer à de Massot de par ses évidentes similitudes avec celui qu’il fit à la même époque, le 8 juin 1922, pour accompagner l’envoi de son livre Essai de Critique Théâtrale « à [son] ami André Dodu ».

Ce sont manifestement les lignes « Tabu Tabu Tabu … » qui sont à l’origine de l’attribution de ce document à Jean Crotti, alors proche de Pierre de Massot.

Ecriture de Jean Crotti sur une photographie envoyée à P. de Massot circa 1921-1922

Reste à trouver une copie de la seconde feuille du document…

10 août 2009

Radiguet anti-Dada

Ecrit en mai 1920, mois où paraissent les « vingt-trois manifestes du mouvement Dada » dans le treizième numéro de Littérature (1ère série), « Dada ou le cabaret du néant » a pour auteur le jeune Raymond Radiguet, qui envoie son article à André Breton et à Jacques Doucet. « Dada ou le cabaret du néant » resta inédit jusqu’en 1956, année où il paraît alors pour la première fois dans la revue Pensée Française (n°1, 15 novembre). Il fut republié en 1993 par Chloé Radiguet et Julien Cendres dans leur édition des œuvres complètes de Radiguet (Stock, pp. 405-406). En évoquant « la pire bohème, celle des Incohérents » et en assimilant Dada au Cabaret du Néant (un établissement qui se situait au 34, boulevard de Clichy et dont les tables, entre autres raffinements, étaient constituées de cercueils), Radiguet exprime clairement, par son rejet de Dada et ses réserves quant à la valeur littéraire de Jacques Vaché dont le « suicide à l’opium» lui paraît « en dire long », une pensée qui ne laisse pas de surprendre, révélant un aspect jusque là méconnu de sa personnalité, bien éloigné de l’aura de scandale dont on le pare encore.

Dada ou le cabaret du néant

"Je déteste la bohème, les farces me sont pénibles, et, pour ces deux raisons, le récit de la vie d'Alfred Jarry ne me transporterait pas d'aise. En ressuscitant la mystification, Dada se rapproche de la pire bohème, celle des Incohérents. Dada est un cul-de-sac auquel mène le chemin Oscar Wilde-André Gide (la besogne démoralisatrice de Wilde et, beaucoup plus près, le Lafcadio d'André Gide). Les Dadaïstes chérissent secrètement le para­doxe. En société ils appellent cela : « le droit de se contredire ». Si les Arts n'étaient pas forcément inoffensifs, de tous les dangers publics l'œuvre de Francis Picabia serait le pire. « Il a le diable au corps », cette locution s'applique admirablement à Picabia, qui, né destructeur, imagina de ridiculiser l'art en faisant de pseudo œuvres d'art. Dada est une étiquette. Que contient le flacon ? Une boisson inof­fensive que les Dadaïstes essaient de nous faire prendre pour un poi­son mortel. Chez certains êtres faibles cette illusion suffit à procurer l'ivresse. Jacques Vaché est un jeune homme mort en 1918. Les Dadaïstes le considèrent comme un précurseur. L'opium choisi par lui comme mode de suicide en dit assez long sur ses goûts littéraires. Autour des hommes qui ont en eux une vérité nouvelle, se forment les écoles. Mais Mallarmé n'est pas mallarméen. Et le plus «dada» de tous n'est pas Tristan Tzara. Je sais combien est odieux le jeu des comparaisons. Cependant, devant les excès des Dadaïstes, peut-on s'empêcher de penser au gilet rouge du romantisme ? Hugo, Vigny, Musset, Lamartine, ne sont pas les vrais romantiques. Les vrais, les purs, ce sont tous ceux dont on a oublié le nom. Répondant à un article de Madame Rachilde, paru dans Comœdia, André Breton compare le Dadaïsme au Symbolisme qui eut, lui aussi, à subir bien des attaques. Mais des poètes que les Symbolistes véné­raient comme des maîtres furent justement ceux qui désapprouvèrent le Symbolisme : Mallarmé, Verlaine. N'est-il pas curieux de voir Dada, qui renie le passé, et se flatte de n'être pas une école, se comparer lui­-même au Symbolisme, une des rares écoles dont la France n'ait pas à s'enorgueillir (peut-être parce que de nombreux Symbolistes sont d'origine étrangère).Mais, au fait, André Breton n'a-t-il pas raison, puisque dans quel­ques années les disciples de Tristan Tzara seront aussi démodés que la jeunesse sur qui le grand écrivain Maurice Barrès eut une si déplo­rable influence."

07 août 2009

"Moi, Pierre de Massot..."

Il aima les jambes de Mistinguett et le dos de Parisys, il échangea de nombreuses lettres avec André Gide, il fréquenta Erik Satie, aussi pauvre que lui, il admira Max Jacob et conçut une véritable passion amoureuse pour le comédien Edouard de Max, il fuma le « bénarès » en compagnie de Jacques Rigaut et Mireille Havet, il eut un bull-dog (Billy, philosophe à ses heures), il fut dadaïste, communiste et bi-sexuel, il fut proche de Francis Picabia et Marcel Duchamp, il publia des poèmes, édités à quelques exemplaires pour ses amis, il découvrit 391 en lisant un article dans Comœdia, il se fit photographier par Berenice Abbott et Man Ray, il aima le music-hall, Mallarmé et Blaise Cendrars, il fut souvent déprimé, il aima la fête et les excès, il fréquenta la rue Emile-Augier et le Bœuf sur le Toit, il aima Robbie et les « gousses », il connut Hania Routchine et Isadora Duncan, Clément Pansaers et toute la bande des dadas parisiens. En novembre 1921, il regretta avec amertume la fin de Dada qu’il évoqua comme un lointain passé. A 22 ans, poussé par Picabia, il fut le premier à proposer, en historiographe et témoin privilégié, un panorama du monde artistique et littéraire français des premières années du vingtième siècle. Souvent cité dans les études consacrées à Dada et ses alentours, jamais réédité depuis 1922, il est grand temps de redécouvrir De Mallarmé à 391. Après l’avoir scanné, relu, corrigé, décoquillé, après avoir vérifié la quasi totalité des sources citées par de Massot, je m’attelle à ce qui devrait ressembler à un appareil critique et à une « esquisse d’un portrait à venir » de Pierre de Massot. Quelques documents rares ou inédits seront proposés. « L’influence incontestable de l’américanisme, n’est-ce pas Man Ray, sur la littérature, sur la peinture, sur la musique s’est étendue à nos mœurs et la sécheresse de cœur est un des traits les plus remarquables de la génération qui vient. »

P. de Massot, avant-propos à Essai de Critique Théâtrale, mai 1922.