30 juin 2008

Très toi-même

En parcourant une fois encore le bottin dada (1), je me suis arrêté sur une reproduction d’un dessin de Serge Charchoune intitulé Eclipse et daté du 28 février 1921 (Paris).

Serge Charchoune, Eclipse, 28/02/1921 © Bibliothèque Jacques Doucet

Au centre du second cercle tracé par Charchoune, ces mots : « JE ME TROUVE TRÈS ».
Si ce dessin dada de Charchoune (ici signé SCH) n’avait comporté les mots « MAISON TRISTAN TZARA », je n’aurais sans doute pas établi de relation avec l’indication portée par Tzara sur L’Œil cacodylate :

"Je me trouve très [Tristan Tzara]" (Tzara)
Question (double) : Tzara signa-t-il une « expression dada » (qu’il partageait alors avec Charchoune et peut-être avec d’autres, comme s’il s’était agi d’une private joke ?), i.e. « JE ME TROUVE TRÈS » ? Tzara signifia-t-il ce jour-là qu’il se sentait très Tristan Tzara, c’est-à-dire « très lui-même » ?
Ce « très » n’a l’air de rien. Cependant, le « très » de Charchoune est daté du 28 février 1921, alors que le « très » de Tzara fut apposé fin 1921. J’ose penser à une certaine continuité, du moins à un certain écho, entre ces deux « très ». On pourra me reprocher de revenir une fois de plus vers Duchamp, qui fit usage d’un autre adverbe mais avec la même gratuité, avec le même geste de jeu, en intitulant son Grand Verre La mariée mise à nu par ses célibataires, même.
Enfin, j’ai beaucoup de mal à comprendre l’unique date qui figure sur L’Œil cacodylate et qui fut inscrite par l’un des frères Fratellini :
"Paris 27.11. [4] 1921" (Frères Fratellini)

Que doit-on lire ? 27.4.1921 ou 27.11.1921 ? Dans les deux cas de figure, cette date ne me paraît pas coller, puisque L’Œil cacodylate fut exposé au Salon d’Automne de Paris (organisé par Segonzac) du 1er novembre au 20 décembre 1921. On pourra revoir ceci, sans toutefois trouver de réponse.
Tout se complique !
Au passage, je salue le (ou la) journaliste qui a eu la sympathie de linker le blog cacodylate sur le site de France Culture. Mêmes remerciements et salutations distinguées à deux membres du F.F.C. (Bartleby et Dernière marge) qui nous en apprennent de bien belles sur une très curieuse activité qu'ils nomment "littérature". Dès lors, nul besoin de surfer à droite à gauche : Pynchon, Bolaño, Vollmann, Powers, Vila-Matas, etc., c'est chez eux que ça se passe !


(1) Catalogue publié sous la direction de Laurent Le Bon à l'occasion de l'exposition DADA présentée au Centre Georges Pompidou, Galerie 1, du 5 octobre 2005 au 9 janvier 2006.


26 juin 2008

Soleil russe


« A l’égal des personnages dostoïevskiens, Serge Charchoune a l’âme exaltée, portée par les élans du cœur, avide de dépassement, livrée aux souffles et aux appels de l’esprit. Arrivé de Samara à Paris en 1912, âgé de vingt-quatre ans, les yeux encore éblouis par les icônes, les étoffes chatoyantes et un art populaire marqué du sceau de Byzance, il était peu enclin, de par cette formation même, à attacher du prix aux traditions académiques occidentales, et trouva naturellement sa place auprès des artistes dont les recherches audacieuses et l’élan créateur devaient assez vite bouleverser les données de l’esthétique conventionnelle. Son nom fut associé au cubisme, au « purisme », à Dada, aux revues Merz et Manomètre, et jusqu’au « musicalisme » […]
Chemin faisant, il rencontra l’ascèse, le garrot de la misère, les hivers sans feu, les repas transparents et les journées d’oisiveté cruelle lorsque, faute de matériel, il ne pouvait plus peindre. […]
Célibataire né, cet homme vertueux, facilement effarouché par toute allusion licencieuse, mais pénétré d’une sainte tolérance, habite depuis longtemps, cité Falguière, un atelier étroit et délabré où la loggia, reliée au sol par un escalier branlant, ressemble à la hune d’un navire en détresse. […]


Serge Charchoune in L’Œil cacodylate
Les deux sources essentielles de l’inspiration de Charchoune sont la musique et l’eau qui coule, et je crois bien que dans son esprit ces deux sources sont identiques. « Je ne peux pas vivre sans voir l’eau », dit-il fréquemment. […]

Parfois, à l’aide rectangles superposés, il échafaude de prodigieux palais sans portes ni fenêtres, domaines de l’âme perdus dans un halo mystique, sous une dominante mauve ou violette. L’usage qu’il a pu faire de l’arabesque, et son penchant pour la symétrie, apparenteraient son œuvre à celles des médiums. […]

Serge Charchoune, ai-je besoin de le dire ?, n’est nullement un méconnu. Des hommes aussi diversement éclairés et exigeants que Georges Duthuit, André Breton, Robert Lebel, lui ont, en temps voulu, rendu hommage. Des artistes de la qualité de Jacques Villon ou de Max Ernst le tiennent depuis longtemps en haute estime. Marcel Duchamp lui a démontré l’intérêt qu’il lui porte en contribuant à lui faire obtenir le prix Copley. Cette reconnaissance, toutefois, reste le fait de quelques-uns et, l’on est confondu de voir la place infime que tient Charchoune dans les ouvrages de caractère général, qui sont sensé nous renseigner sur l’art moderne. N’en fut-il pas, cependant, l’un des pionniers les plus originaux ? […] Je ne doute pas que l’œuvre de Charchoune, qui a sa grandeur et son mystère, ne vienne un jour à bout de l’indifférence ou de l’incompréhension. Puisse ce jour ne point arriver trop tard et, veuille le sort, que de ce gentil héros, l’on ne nous fasse un martyr. »
1956

Patrick Waldberg, « Serge Charchoune », in Mains et Merveilles, Mercure de France, Paris, 1961, pp. 202-207.

Prière d'insérer de Mains et Merveilles (Patrick Waldberg, 1961)
Depuis longtemps déjà, il m’est impossible de mettre la main sur une reproduction d’une couverture de Transbordeur Dada. Les rares notices nous apprennent que Serge Charchoune publia le premier numéro de sa revue à Berlin en juin 1922. Entièrement rédigée en russe (et de la seule main de Charchoune pour le premier numéro), la revue Transbordeur Dada [Perevoz Dada] fut publiée jusqu’en 1949.
Par deux fois, en 1916 et 1917, Charchoune présenta ses œuvres sur les cimaises de la très fameuse galerie Dalmau de Barcelone. 1917, c’est l’année de Fountain (Duchamp et Isadora Duncan se trouvèrent à New York cette même année) mais c’est aussi l’année où paraît le premier numéro de 391 (janvier) dont l’administration est domiciliée à la galerie Dalmau.

391, ours du premier numéro (Barcelone, janvier 1917)
Charchoune et Picabia ne se rencontrèrent pas, nous dit-on, à Barcelone en cette époque.
En mai 1920, Charchoune écrivit à Picabia :

Monsieur

Vos œuvres picturales et poétiques m’intéressent depuis longtemps. Je tiens à vous connaître et montrer mes travaux […]


Michel Sanouillet (pour ces deux extraits, supra et infra, in Dada à Paris, Paris, CNRS éditions, 2005, p.163) précise que le peintre russe, en dépit d’une « fin de non-recevoir » réitéra sa manœuvre initiale le 30 mai :

« Je m’en fous si ça vous plaît ou non que vous avez (sic) des admirateurs et des élèves. Je le suis. En échange de cette camelote [quelques dessins], envoyez-moi quelques éditions de votre école. Je littérature proverbe aussi. »

Serge Charchoune, dessin in 391 (n° 14, novembre 1920, p. 6)
« Je littérature proverbe aussi » : Charchoune signifiait-il alors à Picabia qu’il attendait de ce dernier un envoi de quelques numéros de Littérature et de Proverbe ? * Signifiait-il qu’il avait connaissance de ces deux revues ? J’aimerai pouvoir répondre : les deux mon général.
Les indications que j’ai pu noter au sujet de Charchoune s’avèrent parfois contradictoires. Un gros travail reste à faire !

Enfin, je signale la réédition chez Gallimard d’un recueil de textes d’Alain Jouffroy intitulé Une révolution du regard. (La première édition, devenue recherchée, remontait à 1964). A noter également, aux éditions du Félin, deux volumes de Gilbert Lascault : Figurées, défigurées. Petit vocabulaire de la féminité représentée (1977) et Ecrits timides sur le visible (1979 et 1992).

Serge Charchoune, illustration in Manomètre (n° 4, août 1923, p. 60). Texte de Pierre de Massot.
Récapitulons : si une bonne âme pouvait me transmettre le scan d’un numéro de Transbordeur Dada, ce serait extra.

* La revue Proverbe de Paul Eluard a fait l’objet d’une réédition en fac-similé par le Centre du XXe siècle. Est-elle toujours disponible sous cette forme ? Voir ici. Quant à la revue Littérature, que dire ? Les éditions Jean-Michel Place, qui ont publié le fac-similé de l’ensemble des numéros de Littérature (deux volumes sous coffret), ont jeté l’éponge il y a quelques mois. Epuisés depuis longtemps sous cette forme, les numéros de cette revue sont malheureusement devenus rarissimes. Le libraire qui me vendit à prix d’or ce coffret, il y a de cela près de dix ans, crut bon de me préciser : « C’est bête à dire, mais cette édition en deux volumes est devenue presque aussi rare que les originaux ».

24 juin 2008

Isadora, encore









Photographies extraites du film Isadora Duncan. Je n’ai fait que danser ma vie. (Elisabeth Kapnist et Christian Dumais-Lvowski)

"Toute fortune apporte la malédiction avec elle, et les gens qui la possèdent ne peuvent pas être heureux pendant vingt-quatre heures."


Isadora Duncan, Ma vie, Gallimard, coll. Folio p. 289.



Je n'ai fait que danser ma vie

Le titre de ce post est avant tout celui du documentaire inédit d’Elisabeth Kapnist et Christian Dumais-Lvowski (France, 2008, 57 mn.) diffusé par Arte le 26 mai dernier.
Je regrette de signaler si tardivement ce film, pourtant rediffusé à plusieurs reprises mais qu’on doit pouvoir retrouver facilement je pense dans les méandres du www.


Après un plan fixe de la Baie des Anges filmée depuis un luxueux balcon (on imagine celui d’un grand hôtel comme le Negresco), les premières images du film évoquent, sous la forme d’une micro-fiction, la danseuse Isadora Duncan traversant à toute allure une étroite rue de Nice à bord d’une splendide Bugatti rouge pilotée par un homme ravi. A ses côtés, la passagère semble heureuse, elle fait voler au vent son long châle (rouge !) qui ne tarde pas à se prendre dans le moyeu d’une splendide roue à rayons chromés.

Baie des Anges, Promenade des Anglais, casino de la Jetée-Promenade, bains de mer … Il y eut sans doute une vie rêvée pour certains, alors que le luxe était l’apanage d’une seule classe qui cultivait ses loisirs et en marge de laquelle certains autres firent le jeu des excès – et jusqu’assez tardivement dans les dernières années du siècle dernier. Ces ultimes frasques furent narrées par Pierre Rey, auteur notamment de longs récits comme Le Grec, La Veuve, Out ou encore Palm Beach, textes qui émaillèrent, dans les années 80, mes longs séjours d’été sur la côte varoise.

Notice 44 du catalogue de l’exposition Dunoyer de Segonzac qui eut lieu à la Fondation de l’Hermitage de Lausanne (10 novembre 1985 – 2 mars 1986). © La Bibliothèque des Arts, Paris, 1985.

Il est fort probable que la citation du peintre et graveur ait été extraite du Catalogue raisonné de l’œuvre gravé de Dunoyer de Segonzac publié par A. Lioré et P. Cailler (8 volumes, P. Cailler éd., Genève, 1958-1970).

Certes une fusée. Et Isadora était mélancolique.
Isadora Duncan, Ma vie, Gallimard, coll. Folio, 1998, p. 426





20 juin 2008

Chère Isadora


"Isadora aime Picabia de tout son âme"



Isadora Duncan, unknown ©

Avant de poster quelques mots sensés au sujet d’Isadora Duncan, dont j'ai récemment rêvé.

Isadora Duncan avec ses "isadorables" (années 20)


Ses élèves étaient surnommés « les isadorables ». Quand exactement ? Et par qui ? Les détails demeurent essentiels.


Isadora Duncan et Sergueï Essenine (1923) - Source Wikipedia


Isadora Duncan [San Francisco, 26 mai 1877 – Nice, 14 septembre 1927] rencontra à Moscou le poète Sergueï Essenine [21/09/1895 – 28/12/1925]


Sergueï Essenine (source Wikipedia)


en octobre 1921. Un mariage eu lieu, nous disent les notices. [Tout vérifier].


Elle a 44 ans et Essenine 26 ans. La liaison sera brève, sans aucun doute intense. Ils se marièrent et « parcoururent » l’Europe et les Etats-Unis. En 1923, les deux étoiles filantes prirent des trajectoires différentes.

Le 19 avril 1913, la fille et le fils de la danseuse meurent noyés dans la Seine à la suite d’un accident de la circulation. Isadora Duncan mentionnera ce tragique événement dans sa biographie, achevée au début de l’été 1927. Je ne sais pas encore si la première édition de la version française (reproduite ici) contient la préface de la danseuse qu'on trouve dans l'édition de poche citée plus bas.

« Hier au soir, Isadora Duncan partit se promener dans une auto de course. Mais l’écharpe qu’elle portait autour du cou, et qui d’abord flottait derrière elle, se prit soudain à la roue arrière et s’y enroula. Sans qu’elle pût ni appeler ni faire un geste, Isadora fut serrée si violemment qu’elle succomba presque aussitôt, étranglée. Mais, l’écharpe la tirant toujours, son corps bascula et finit par tomber sur la chaussée de la promenade des Anglais. On la releva abîmée, couverte de poussière de sang … »

(Petit Parisien, 15 septembre 1927). *

* In Isadora Duncan, Ma vie, Gallimard, coll. Folio, pp. 446-447

$$$

Le site internet de la firme Bugatti nous donne à lire ceci :


"Sa mort n’est pas un sujet très prisé dans l’histoire Bugatti. Certains bugattistes vont même jusqu’à mettre en doute la parole de la société : ce fut peut-être une Amilcar et non une Bugatti. Mais les probabilités sont fortes pour que ce soit faux, puisque pour eux seuls compte le mythe Bugatti.
Apparemment, elle souhaite en acquérir une, bien que ses moyens financiers ne le lui permettent pas. A cette époque, ce sont de riches bénéficiaires qui règlent ses factures, comme par exemple, Paris Singer, son ex-compagnon et héritier du fabricant de machines à coudre. La danseuse fait connaissance d’un jeune mécanicien qui vend des Bugatti. Elle souhaite essayer le modèle Type 35 ou 37. Des doutes subsistent quant à ses véritables intentions ; peut-être ne recherchait-elle qu’une simple aventure amoureuse. Et ce, même si elle est alors âgée de 50 ans et que la différence d’âge avec le mécanicien est alors considérable. Ses derniers mots sont, d’après ce qui est rapporté : « Profitez de la vie mes amis, je vais à l’encontre de la célébrité. » Elle s’enroule alors une longue écharpe autour du cou, écharpe qui se prendra dans les rayons de la voiture en marche. La soie lourde rompt instantanément le cou de la danseuse. Cette tragédie [survient] le 14 septembre 1927 à Nice. La vie de cette danseuse légendaire sera adaptée sur les écrans avec le film Isadora [Karel Reiz] qui paraîtra en 1968. C’est Vanessa Redgrave qui occupe le rôle principal. Elle s’entraînera pendant 6 mois pour ce rôle et sera récompensée à Cannes en 1969 avec la Palme de la meilleure actrice."


Alors ? Bugatti [quel modèle ? 35, 37 ?] ou Amilcar 1924 ?



Lyons, Grand Prix de France 1924. Bugatti type 35

Amilcar - Type C GS, années 1920

11 juin 2008

Côte varoise (un été 2008)

Evoquées à plusieurs reprises sur le blog cacodylate, Les Mémoires du baron Mollet [1963] viennent d’être rééditées aux éditions du Promeneur. On retrouvera la préface originale de Raymond Queneau, précédée d’un texte d’introduction signé Patrick Mauriès et intitulé "Les faits et gestes du Baron Mollet, pataphysicien". (1)


Au détour de ce faible billet, j’aimerai citer le beau texte de Jean-Luc Bitton, La mer de la tranquillité. (2)



Avant que ne déferlent les prochaines vagues de la « rentrée littéraire », j’aimerai également citer Description d’un échec de Gert Neumann. (3)





J’ai récemment rêvé d’Isadora Duncan. Il était surtout question d’une porte de voiture de sport qui avait du mal à se fermer et de la côte varoise des années 80.

(1) Gallimard, Le Promeneur, Paris, 2008.
(2) Jean-Luc Bitton, Dolorès Marat (photographies), éd. Les petits matins, Paris, 2005.
(3) Nouvelles éditions Lignes, textes traduits de l’allemand par Lambert Barthélémy, 2008.

30 avril 2008

Dictionnaires

Organiser, donner du sens à près de mille cinq cents pages d’archives et de notes personnelles n’est pas une mince affaire. Agencer l’ensemble et l’exprimer sous la forme d’un « dictionnaire » est la première chose à laquelle j’ai pensé, d’une part parce que j’ai en chantier un « Dictionnaire Duchamp » qui à ce jour compte près de 938 entrées,

d’autre part parce que ma première approche bibliographique de L’Œil cacodylate a débuté avec le Petit lexique picabiesque "1921" - Les signataires de L’Œil Cacodylate issu du catalogue de l'exposition "Chapeau de paille ?" (Galerie Louis Carré, 04.11 - 04.12.1964, Paris). Les dictionnaires thématiques sont légion. Certains ouvrages ne s’affirment pas d’emblée comme des dictionnaires mais révèlent rapidement le profil d’une personnalité artistique sous la forme d’entrées alphabétiques, tel le Philippe Soupault – Voyageur magnétique de Serge Fauchereau (Editions Cercle d’Art, Paris, 1989). [1]

Dictionnaire Céline, Dictionnaire Baudelaire, Dictionnaire amoureux de Venise, etc. [2], nous ne manquons pas d’opus. Un des modèles du genre me paraît être le Dictionnaire Picasso
de Pierre Daix édité par Robert Laffont dans la fameuse collection Bouquins.
La forme du « dictionnaire », du moins pour une étude consacrée à L’Œil cacodylate, ne me convient pas.
Une autre forme possible est celle du « roman », plus précisément du récit où les affects jouent un rôle, forcément trop important. Je pense précisément au texte d’Alain Jouffroy intitulé La vie réinventée – L’explosion des années 20 à Paris (Robert Laffont, Paris, 1982 ; rééd. revue par l’auteur, Editions du Rocher, Paris, 2004). [3]

Pour l’heure, j’ai arrêté le premier découpage de L’Œil cacodylate :



[1] Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition « Philippe Soupault – Le Voyageur magnétique » qui s’est tenue au Centre des Expositions de Montreuil du 8 janvier au 28 février 1989.
[2] Les dictionnaires de ce genre ne sont-ils pas, par définition, « forcément amoureux » ? Un « dictionnaire Proust » et un « dictionnaire Borges » seraient les bienvenus.
[3] A ceux que rebuteront les 472 pages de ce livre, nous nous permettons de préciser que nous apprenons quelques rencontres de Modigliani et d’André Breton au début du mois de juin 1919 « aux abords de la Closerie des Lilas ». Une même passion unira éphémèrement les deux figures : la lecture des textes de Lautréamont. « Personne n’a parlé de cette rencontre, qui a mis en contact deux personnalités qui se sont approchées du même danger par des voies différentes … Breton, qui ne l’a, je crois, confié qu’à moi, n’a pas cru devoir l’évoquer par écrit. » Alain Jouffroy, op. cit., p. 40.

Enfin, pour respecter la vocation bibliographique de ce blog, je me permets de signaler trois dictionnaires :





Les archives du blog cacodylate n'ont pas disparu : elles se trouvent désormais en fin de page. J'ai cru bon de les faire précéder de quelques liens utiles, pour ne pas dire indispensables.

12 avril 2008

Gstaad (1918-2008)

En cherchant de nouvelles informations sur Marthe Chenal, j’ai découvert un document anonyme consultable sur le site Gallica / BNF. L’ouvrage est le suivant :


dans lequel sont citées de nombreuses personnalités de l’époque, dont : Georges Auric, Jules Claretie, Jean Cocteau, Pierre Lalo, Darius Milhaud, Gaston de Pawlowski, Paul Poiret, Raymond Radiguet, Erik Satie…
Pages 33-34 du document, j’ai pu lire ceci :
« La renommée de ce restaurant chinois de la rue des Ecoles y attire une nombreuse clientèle d’originaux, d’écrivains, d’artistes, toutes gens amateurs de randonnées dans les quartiers perdus, ou en quête d’alimentations inédites. Mlle Marthe Chenal affectionne l’endroit pour les mets épicés qu’on y sert en abondance sous le regard de chinois authentiques qui pullulent dans la cuisine où ils s’activent silencieusement et jusque dans les rangs du personnel strictement asiatique. Vers le milieu du repas, les bouteilles défilent à une cadence précipitée, sans toujours éteindre la soif des convives de Mlle Marthe Chenal qui dressée telle une torche vivante, le visage en feu et la bouche crispée, stimule de temps en temps le zèle ses [sic] sommeliers en leur criant :
- Envoyez donc les pompiers, nom de Dieu ! »

Idiotes, boursouflées et strictement contemporaines du Manifeste du surréalisme * de Breton (1924), ces lignes m’ont fait penser à celles que consacre Agathe Godard en dernières pages de Paris Match. Par curiosité encore, je découvre que cette même femme de lettres a alimenté un blog entre février et mars 2007 et dont le dernier billet nous donne à lire ceci :

« Pas de neige, mais rien de dramatique puisque rarissimes sont les skieurs. On vient ici pour se balader en chinchilla ou en zibeline, diner au grill du ”Palace” , déjeuner au “Rialto” dans la seule grande rue de cette flamboyante station pour “rich and famous” où le couturier Valentino, Michel Pastor, Jean-Claude Mimran, les Savoie, etc. possèdent des chalets de plusieurs millions d’euros. Comme d’habitude, c’est au “Park Hotel” luxueux palace appartenant à Donna Spaeth-Bertarelli, la blondissime et super-glam soeur d’Ernesto Bertarelli, que Fawaz Gruosi a exposé ses somptueuses pièces de joaillerie et donné un dîner et une fête qui se prolongea jusqu’à l’aube. Fawaz avait proposé 5000000 dollars à l’agent de Scarlett Johansson, la nouvelle star que l’on s’arrache, mais son agent n’avait même pas daigné répondre. Ce fût donc Naomi Campbell qui vint gratuitement par amitié pour son copain Fawaz, remplacer l’inaccessible diva. D’humeur exquise, la “black panthère” retrouva ses copines : Caroline Schefeule, co-propriétaire de Chopard, et épouse de Fawaz, Dona Spaeth-Bertarelli, Tamara Beckwith, belle jet-setteuse anglaise... Naomi va bientôt, annonçait-elle, fêter ses 21 ans... de mannequinat. Elle ne sait pas encore où, mais elle fera une grande fête et Kate Moss qu’elle adore sera de la partie. »

Le post d’A.G. propose deux alternatives :
1) Envoyer l’article à un ami

2) Une série de huit clichés (Gstaad soirée de Grisogono) dont quatre sur lesquels figure A. Godard, pour notre plus grand bonheur.

Gstaad. Comment ne pas penser à Francis Picabia qui y acheva, le 5 avril 1918, son recueil intitulé Poèmes et dessins de la fille née sans mère – [18 dessins / 51 poèmes] ? **




Un petit trou de mémoire, des archives défaillantes, et me voilà compulsant mes carnets durant une bonne heure. Picabia. Dépression. Quelle année ? Et je tombe sur ces lignes de Cathy Bernheim *** qui révèlent peut-être la formule chimique exacte de l’acide cacodylique mais accusent un écart d’une année sur L’Œil cacodylate.


Tenter d’écrire quelques lignes, traquer les imprécisions, ne rien passer. Un mot d’ordre. Mais en quel honneur, cher Francis ?

* André Breton, Manifeste du surréalisme, Œuvres complètes, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, tome 1, pp. 311-346. Surprenant tome 1, aux 711 pages de notices, notes et variantes. Qui dit mieux ?
Décidément, il m’est de plus en plus difficile d’apprécier la prose de Breton, surtout quand je relis ceci : « Roussel est surréaliste dans l’anecdote ». Ibid., p.329.
** Imprimeries Réunies, Lausanne, 1918. Rééd. Allia, Paris, 1992.
*** Picabia, éditions du Félin, coll. Vifs, Paris, 1995, p. 104.

09 avril 2008

Cher Horacio


Si votre dégoût * est mien, sachez qu’en 1935 ** deux amazones posèrent devant l’objectif.
Observez, au second plan, cet impensable cadre de bois clair, étouffant les bords de notre icône préférée. Regardez par ailleurs ces difficiles chaussures et ces gestes figés.
Une abomination, me dites-vous ?
* * *
[…] Georges Auric est l’un des premiers à découvrir la singulière toile : « Il me montra, un dimanche, une toile qui, mis à part un œil d’un dessin et d’un coloris et d’un réalisme absolu, était totalement blanche. Me donnant un pinceau : “ Tu sais, ordonna-t-il après un beau sourire, il va falloir que tu écrives quelque chose là-dessus !” Que faire d’autre à mon tour que d’inscrire une phrase qui devait ressembler, si ma mémoire est exacte à : “ Je n’ai rien à vous dire … ”». *** […]



* Horacio Castellanos Moya, Le dégoût, Thomas Bernhard à San Salvador, éd. Les Allusifs. C. Bourgois, coll. 10/18, 2005.
** Francis Picabia dans les collections du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, 2003, p. 135. [Présentation de robes au Bœuf sur le toit, décembre 1935].
*** Georges Auric, Quand j’étais là, Paris, Grasset, 1979, p.116. Cité par Didier Ottinger, op. cit., p. 50.

Borges-Dada


ESQUISSE CRITIQUE POUR « DADAGLOBE »

Chaque instant de la vie peut se
visualiser dans un point déterminé par
l’unique coordonnée du Temps et les trois
coordonnées des dimensions. Tel de ces
points – crise, carrefour = marotte des
romanciers psychologiques – se déversent sur le
reste, tache d’encre ou gloire, et le modèlent.
Dada proteste contre cette invasion.
Cela est fort bien.
Mais – et voici le paradoxe – le dadaïsme
(insouciance, grimace clownesque, imprévu)
représente lui aussi une agression. Enflure
des états d’âme de quelques bipèdes.
Un style. Une cage. Comme le kantisme
ou l’hédonisme.
Le problème de la vie, ayant autant de
formes qu’il y a d’équations individuelles
aucune formule (pas même celle du nihilisme)
ne saurait satisfaire à tous les cas
ou, dans une autre suite verbale, = la réglementaire
intuition n’est pas intuitive.
Mais, oh la joie solaire et populaire et quoti-
dienne du dadaïsme sans dada !

Ceci du point de vue logique. Au point de
vue individuel, je lance mes mains remplies
d’applaudissements vers Tzara, Picabia et
autres complices.


J.L. Borges, Autour de l’ultraïsme / Articles non recueillis, in Œuvres complètes, Tome I, Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, pp. 842-843. Traduction par Jean-Pierre Bernès.


* * *



Ce texte inédit de Borges est un manuscrit non situé et non daté de trois pages conservé à Paris, dans le fonds Doucet de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Le texte de Borges aurait dû être publié dans Dadaglobe, anthologie dadaïste internationale annoncée mais restée inédite. (L'ensemble des textes spécialement écrits pour Dadaglobe par la plupart des dadaïstes des divers pays occupe envi­ron 150 pages et se trouvait dans la collection Tzara). Notons qu'une Petite anthologie dada avait paru le 20 novembre 1919 à Séville dans le numéro 33 de la revue Grecia (textes de Pierre Albert-Birot, Jean Cocteau, Picabia, Reverdy, Ribemont-Dessaignes, T. Tzara, dans des traductions dues à Lasso de la Vega).
Le fonds Doucet conserve également une lettre collective adres­sée à Tzara, écrite de la main de Borges, et un texte d'écriture auto­matique, « table de nuit faites vos jeux messieurs. . . », lui aussi transcrit par Borges, que l'on donne ci-après ; ces trois documents manuscrits inédits datent très probablement du début de 1921.

Café colonial

Admiré confrère !

Avec notre adhésion
joyeuse à Dada nous vous envoyons
de ce Strident café le suivant
poème collectif pour Cannibale

Agréez nos athlétiques
poignées de mains.

Nous vous prions d'envoyer les numéros à

Pedro Garfias. Ateneo. Madrid.
Eugenio Montes. Ateneo. Madrid.
Jorge-Luis Borges. Poste restante. Madrid.
E. Correa Calderón. S. Isabel 15. Madrid.
Tomás Luque. Mendizabal 56. Madrid.
L. Walton. Jesus College. Oxford.
Guillermo de Torre. Ateneo. Madrid.

table de nuit. faites vos jeux messieurs
YY Charlot foutu rayons X
Whisky godemiche 69
¡ Ey carballeira ! Himen Films
8 ça fait 16 peignes 606
A.E.I.O.U Belmonte avec
biscuits oui je veux te mettre
en film 1 heure 20
pince-moi les mares baissent plus
que le métro.
media verónica French lost his cock
ja ja ja jazz-band poison.
petites anglaises.

Montes. Luque. Borges. Garfias
Torres Correa Walton

J.L. Borges, Notes in Œuvres complètes, Tome I, Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, pp. 1712-1713.

29 mars 2008

"La postérité est une belle salope"

Francis Picabia, Jean Crotti, Suzanne Duchamp (début des années 20)
Quelques nouvelles indications sur Jean Crotti. Ci-dessous, les repères biographiques de Jean Waldemar *, cité précédemment. Suit l’extrait d’une lettre de Marcel Duchamp adressée, depuis New York, le 17 août 1952 ** au couple Duchamp-Crotti qui s’est uni en avril 1919 – missive plus précisément adressée à Jean Crotti. Duchamp évoque la « postérité », la qualifie de « belle salope ». Cette lettre est d’autant plus touchante que Duchamp lui-même n’était encore qu’un parfait inconnu, en Europe comme ailleurs. A New York, seule une poignée de proches avait pris le temps et le soin d’apprécier, de reconnaître son œuvre, depuis son arrivée jusqu’à la fin des années vingt. Sous toutes les autres latitudes, Duchamp n’existait pas. Seuls les livres, l’histoire rétroactive, évoquent Duchamp comme une figure primordiale de ce temps-là. En 1952, Duchamp n’avait pratiquement aucune presse. Les livres, les publications diverses et les lecteurs attentifs sont parfois là pour corriger les moues authentiques en sourires falsifiés.
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NOTES BIOGRAPHIQUES
1878 Jean Crotti naît à Bulle, canton de Fribourg en Suisse, de père et de mère tessinois. De son père il hérite la violence et de sa mère la douceur et une inépuisable imagi­nation. Jean Crotti est le plus jeune des trois enfants, dont André, l'aîné de cinq ans, fait une brillante carrière de chirurgien aux Etats-Unis. Entre eux deux il y a une fille qui meurt à l'âge de dix-huit ans.

1887 Installation de la famille à Fribourg, d'où Jean Crotti s'évade vers Paris, en 1901, grâce à l'aide financière que son frère lui accorde pendant plusieurs années. Il ne quittera jamais Paris, sauf pour de brefs séjours dans le Midi de la France et à l'étranger, notamment aux Etats-Unis. Avant 1900 il dessine beaucoup en cachette et peint de petites pochades, dont il ne reste rien.

1898 Après avoir suivi les cours du Collège de Fribourg, Jean Crotti, ayant réalisé quelques économies, se fait inscrire pour le semestre d'hiver à l'École des Arts Décoratifs de Munich. Mais l'enseignement prodigué dans cette académie le déçoit.

1901 Jean Crotti, arrivé à Paris, entre à l'Académie Jullian, où professent Tony Robert Fleury et Jules Lefebvre, alors à l'apogée de leur carrière. Il est profondément malheureux de ne pas trouver dans ce milieu les éléments qu'il cherche. Il a pourtant la chance d'assister aux mardis du peintre Chialiva. Il y rencontre Degas, Zandomenghi, Rouart et d'autres, mais n'ose pas exprimer ses propres idées devant des artistes aussi célèbres.

1902 Jean Crotti quitte l'Académie Jullian, pour un petit atelier rue Fontaine, près de la place Blanche et commence à peindre et à dessiner pour lui-même, sans rien montrer. C'est l'époque des méditations et des recherches dont l'objet est de décou­vrir le secret de l'art. L'Impressionnisme pèse alors lourdement sur les épaules des jeunes. Mais l'agitation est dans l'air. Plusieurs courants se manifestent.

1907 Crotti envoie aux Indépendants une toile qu'il détruit après le Salon. Il est inquiet. Il réfléchit et approfondit son métier .

1908 Crotti est reçu au Salon d'Automne. Il est élu sociétaire l'année suivante. Un inconnu achète pour 150 francs la toile qu'il a exposée.

1910-1911-1912 Les tableaux de cette époque portent l'empreinte du Cubisme, mais ne sont jamais théoriques. Crotti se flatte de garder intacte son indépendance.

1914 Crotti part pour les États-Unis, invité par son frère. Il s'installe pour plusieurs mois à New- York, où il fait la connaissance de Marcel Duchamp. Cette rencontre joue un rôle important dans son évolution.

1915 Ayant adhéré au mouvement Dadaïste, Jean Crotti réalise le Portrait sur Mesure de Marcel Duchamp et le Clown. Mais le Dadaïsme [sic] n'est qu'un épisode dans son œuvre. Le côté destructif et négatif de Dada ne peut le satisfaire longtemps. La Gale­rie Montross de New York organise une exposition de quatre peintres français que les journaux appellent les quatre Mousquetaires : Crotti, Duchamp, Gleizes et Metzinger. Crotti présente douze tableaux qui datent de 1913 et de 1914.

1916 Retour de Jean Crotti à Paris, où il renoue les relations avec ses camarades des milieux d'avant-garde.

1921 Hébertot qui est un animateur de l'art contemporain offre à Crotti et à sa femme, Suzanne Duchamp, la Galerie du Théâtre des Champs-Élysées, dite Galerie Mon­taigne pour y faire une exposition de leurs œuvres Dada. Ces œuvres représentent pour les deux artistes le passé, mais le public ne les connaît pas.

1925 Crotti s'isole de plus en plus de ses camarades, dont le succès commence à s'affir­mer et qui deviennent les esclaves de leurs formules. Il estime en effet que se reco­pier soi-même c'est nier cette création continue qui est l'essence de l'œuvre d'art.

1925 [1926 ?] Sur la demande d'un industriel allemand, Crotti fait une exposition à Berlin à la Malik Galerie. Après l'exposition, le promoteur de celle-ci, d'accord avec l'artiste, conserve les tableaux en Allemagne en vue d'autres manifestations. Le temps passe. La guerre arrive. En 1953, les tableaux cachés dans le sous-sol d'un immeuble berlinois, écrasé par les bombardements, sont retrouvés et restitués à l'artiste,

1927 Crotti devient français par naturalisation.

1937 La Baigneuse, œuvre capitale datée de 1927, figure au Petit-Palais dans le cadre de l'exposition des Maîtres de l'Art Indépendant, dont le promoteur est Raymond Escholier. Crotti se voit décerner un diplôme d'honneur pour sa décoration murale au Palais des Chemins de fer à l'Exposition des Arts et Techniques et une médaille d'or pour ses projections des formes et couleurs au Pavillon de l'Électricité.

1938-1950 L'art de Jean Crotti est en constante évolution. Les expressions de l'Invi­sible sont presque toujours apparentes, même dans ses toiles les plus abstraites.

1954-1959 Exposition au Musée Caccia à Lugano (Suisse) et exposition au Musée d'Art et d'Histoire de Fribourg (Suisse) en 1955.
Épanouissement des tendances cosmiques dans Vie et Mort, Le Créateur, La Créa­tion, etc. ; tableaux exposés en 1956 à la Galerie de Berri à Paris.
Exposition au Musée Grimaldi à Antibes, en 1957.
Exposition rétrospective au Musée Galliera à Paris, en 1959.

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Tu me demandes mon opinion sur ton œuvre, mon cher Jean – C’est bien long à dire en quelques mots – et surtout pour moi qui n'ai aucune croyance – genre religieux – dans l'activité artistique comme valeur sociale.
Les artistes de tous temps sont comme des joueurs de Monte Carlo et la loterie aveugle fait sortir les uns et ruine les autres – Dans mon esprit ni les gagnants ni les perdants ne valent la peine qu'on s'occupe d'eux ­– C'est une bonne affaire personnelle pour le gagnant et une mauvaise pour le perdant.
Je ne crois pas à la peinture en soi – Tout tableau est fait non pas par le peintre mais par ceux qui le regardent et lui accordent leurs faveurs ; en d'autres termes il n'existe pas de peintre qui se connaisse lui même ou sache ce qu'il fait – il n'y a aucun signe extérieur qui explique pourquoi un Fra Angelico et un Leonardo sont également "reconnus".
Tout se passe au petit bonheur la chance – Les artistes qui, durant leur vie, ont su faire valoir leur camelotte sont d'excellents commis-voyageurs mais rien n'est garanti pour l'immortalité de leur œuvre – Et même la postérité est une belle salope qui escamote les uns, fait renaître les autres (Le Greco), quitte d'ailleurs à changer encore d'avis tous les 50 ans.
Ce long préambule pour te conseiller de ne pas juger ton œuvre car tu es le dernier à la voir (avec de vrais yeux) – Ce que tu y vois n'est pas ce qui en fait le mérite ou le démérite – Tous les mots qui serviront à l'expliquer ou à la louer sont de fausses traductions de ce qui se passe par delà les sensations.
Tu es, comme nous tous, obnubilé par une accumulation de principes ou anti-principes qui généralement embrouillent ton esprit par leur terminologie et, sans le savoir, tu es le prisonnier d'une éducation que tu crois libérée­ –
Dans ton cas particulier tu es certainement la victime de l"'Ecole de Paris", cette bonne blague qui dure depuis 60 ans (les élèves se décernant les prix eux même, en argent)
A mon avis il n'y a de salut que dans un ésotérisme – Or, depuis 60 ans nous assistons à l'exposition publique de nos couilles et bandaisons multiples – L'épicier de Lyon parle en termes entendus et achète de la peinture moderne­ –
Les musées américains veulent à tout prix enseigner l'art moderne aux jeunes étudiants qui croient à la "formule chimique" –
Tout cela n'engendre que vulgarisation et disparition complète du parfum originel.
Ceci n'infirme pas ce que je disais plus haut, car je crois au parfum originel mais comme tout parfum il s'évapore très vite (quelques semaines, quelques années maximum) ; ce qui reste est une noix séchée classée par les historiens dans le chapitre "histoire de l'art"­ –
Donc si je te dis que tes tableaux n'ont rien de commun avec ce qu'on voit généralement classé et accepté, que tu as toujours su produire des choses entièrement tiennes, comme je le pense vraiment, cela ne veut pas dire que tu aies droit à t'asseoir à côté de Michel-Ange ­–
De plus, cette originalité est suicidale, dans ce sens qu'elle t'éloigne d'une "clientèle" habituée aux "copies de copistes", ce que souvent on appelle la "tradition"­ –
Une autre chose, ta technique n'est pas la technique "attendue" – Elle est ta technique personnelle empruntée à personne – par là encore, la clientèle n'est pas attirée.
Evidemment si tu avais appliqué ton système de Monte Carlo à ta peinture, toutes ces difficultés se seraient changées en victoires. Tu aurais même pu créer une école nouvelle de technique et d'originalité.
Je ne te parlerai pas de ta sincérité parce que ça est le lieu commun le plus courant et le moins valable – Tous les menteurs, tous les bandits sont sincères. L'insincérité n'existe pas – Les malins sont sincères et réussissent par leur malice mais tout leur être est fait de sincérité malicieuse.
En 2 mots fais moins de self-analyse et travaille avec plaisir sans te soucier des opinions, la tienne et celle des autres

Affectueusement
Marcel
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* On notera les deux raccourcis biographiques "1927 / 1937" et "1938 / 1950".
** Extrait d'une lettre de Marcel Duchamp à Jean Crotti et Suzanne Duchamp, in Affectt Marcel. The Selected Correspondence of Marcel Duchamp, ed. by Francis M. Naumann & Hector Obalk, Thames & Hudson Ltd (London) / Ludion Press (Ghent-Amsterdam), 2000, pp. 318-320.

16 mars 2008

M.R. directeur du mauvais movies

Le 14 mars dernier, Jean Daive a consacré son émission Peinture fraîche * à l’exposition Duchamp, Man Ray Picabia, qui se tient actuellement à Londres. ** Une mise en bouche de près de soixante minutes au cours de laquelle interviennent Sarah Wilson et Bernard Marcadé, mais aussi, sous la forme d’extraits d’entretiens radiophoniques, trois des plus illustres signataires de L’Œil cacodylate. J’ai retranscrit l’entretien de Man Ray, que je livre ci-dessous à l’état brut.




Man Ray, photogramme, New York, circa 1920
[…]
- J’aimerais que vous nous disiez, cher Man Ray, comment Dada vous a marqué, par exemple sur le plan de la libération, est-ce que Dada vous a apporté quelque chose, est-ce que Dada vous a rendu plus libre sur le plan créateur ? [sic]

- Non, je ne crois pas, je crois que c’est moi qui ai rendu Dada un peu plus libre. J’avais déjà commencé en 1912, quand j’ai quitté les Beaux-Arts, à New York. J’étais furieux, j’ai même renoncé à faire de la peinture, j’étais tellement mauvais sujet, mauvais élève, que le professeur m’a conseillé d’abandonner mes efforts. Je ne valais rien du tout, je ne ferai jamais de peinture qui vaille quelque chose, alors je l’ai pris aux mots, je suis parti, mais quelques semaines après, la rage m’a pris de faire de la peinture. J’ai commencé à peindre, n’importe quoi et n’importe où, je peignais mes rêves, en 1912, et c’était bien avant Dada, ou le surréalisme, même.

- Pour vous, Dada, qu’est-ce que cela représente exactement ? Qu’est-ce que Dada a représenté tout d’abord ?

- Un départ de la peinture, de l’art, un échappement, une évasion de l’art. Comme je le [voyais] autour de moi, comme tout le monde le pratiquait, les peintres, les marchands de tableaux, les collectionneurs, j’étais contre tout ça. Je voulais créer quelque chose qu’on ne pouvait pas exposer dans une galerie, j’ai fait tous les efforts pour cela. J’ai fait de la peinture au pistolet, je les exposais, j’étais bien engueulé pour ça, par tous les critiques. Je faisais de la peinture très réaliste avec des objets qui n’avaient pas de valeur ni de patine, je prenais des sonnettes, un fer à repasser …

- Donc Dada vous a rejoint, si je puis dire ?

- Alors après, quand on a su, à Paris, avec Duchamp on écrivait, on était en correspondance avec Paris. *** Tzara m’a envoyé des lettres, Soupault, pour que j’envoie quelque chose à Paris, pour leur revue, puisque nous suivions la même tendance à New York.
[…]

* L’émission est podcastable sur le site de
France Culture.
** Les moins septentrionaux d’entre nous opteront pour Barcelone, où l’exposition se tiendra du 19 juin au 21 septembre.

*** La lettre de Man Ray la plus citée est celle du 8 juin 1921, adressée à Tristan Tzara et signée Man Ray / directeur du mauvais movies. (Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, fonds Tzara, Paris). Six mois séparent la signature de cette lettre et celle de L’Œil cacodylate par Man Ray.

24 février 2008

The Crack-Up

© Walfred Moisio, circa 1940



Anthology of Scat Singing, Vol. I, 1924-1929 - Masters of Jazz - Media 7


A mesure que les années 1920 passaient, mes propres vingtièmes années les précédant de peu, mes deux regrets d’adolescent – n’avoir pas été assez solide (ou assez bon joueur) pour jouer au football à l’université, et n’avoir pas pu traverser l’eau pendant la guerre – s’étaient enfantinement résolus par des rêves éveillés, par un héroïsme en imagination qui suffisait à m’endormir, les nuits agitées. Les grands problèmes de la vie semblaient se résoudre d’eux-mêmes, et si l’on avait de la peine à en venir à bout, on se fatiguait trop pour songer à des problèmes plus généraux.

Francis Scott Fitzgerald, “La Fêlure” (The Crack-Up – février 1936), Gallimard, Folio n° 1305, pp. 476-477. Trad. Dominique Aury.