30 avril 2008

Dictionnaires

Organiser, donner du sens à près de mille cinq cents pages d’archives et de notes personnelles n’est pas une mince affaire. Agencer l’ensemble et l’exprimer sous la forme d’un « dictionnaire » est la première chose à laquelle j’ai pensé, d’une part parce que j’ai en chantier un « Dictionnaire Duchamp » qui à ce jour compte près de 938 entrées,

d’autre part parce que ma première approche bibliographique de L’Œil cacodylate a débuté avec le Petit lexique picabiesque "1921" - Les signataires de L’Œil Cacodylate issu du catalogue de l'exposition "Chapeau de paille ?" (Galerie Louis Carré, 04.11 - 04.12.1964, Paris). Les dictionnaires thématiques sont légion. Certains ouvrages ne s’affirment pas d’emblée comme des dictionnaires mais révèlent rapidement le profil d’une personnalité artistique sous la forme d’entrées alphabétiques, tel le Philippe Soupault – Voyageur magnétique de Serge Fauchereau (Editions Cercle d’Art, Paris, 1989). [1]

Dictionnaire Céline, Dictionnaire Baudelaire, Dictionnaire amoureux de Venise, etc. [2], nous ne manquons pas d’opus. Un des modèles du genre me paraît être le Dictionnaire Picasso
de Pierre Daix édité par Robert Laffont dans la fameuse collection Bouquins.
La forme du « dictionnaire », du moins pour une étude consacrée à L’Œil cacodylate, ne me convient pas.
Une autre forme possible est celle du « roman », plus précisément du récit où les affects jouent un rôle, forcément trop important. Je pense précisément au texte d’Alain Jouffroy intitulé La vie réinventée – L’explosion des années 20 à Paris (Robert Laffont, Paris, 1982 ; rééd. revue par l’auteur, Editions du Rocher, Paris, 2004). [3]

Pour l’heure, j’ai arrêté le premier découpage de L’Œil cacodylate :



[1] Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition « Philippe Soupault – Le Voyageur magnétique » qui s’est tenue au Centre des Expositions de Montreuil du 8 janvier au 28 février 1989.
[2] Les dictionnaires de ce genre ne sont-ils pas, par définition, « forcément amoureux » ? Un « dictionnaire Proust » et un « dictionnaire Borges » seraient les bienvenus.
[3] A ceux que rebuteront les 472 pages de ce livre, nous nous permettons de préciser que nous apprenons quelques rencontres de Modigliani et d’André Breton au début du mois de juin 1919 « aux abords de la Closerie des Lilas ». Une même passion unira éphémèrement les deux figures : la lecture des textes de Lautréamont. « Personne n’a parlé de cette rencontre, qui a mis en contact deux personnalités qui se sont approchées du même danger par des voies différentes … Breton, qui ne l’a, je crois, confié qu’à moi, n’a pas cru devoir l’évoquer par écrit. » Alain Jouffroy, op. cit., p. 40.

Enfin, pour respecter la vocation bibliographique de ce blog, je me permets de signaler trois dictionnaires :





Les archives du blog cacodylate n'ont pas disparu : elles se trouvent désormais en fin de page. J'ai cru bon de les faire précéder de quelques liens utiles, pour ne pas dire indispensables.

12 avril 2008

Gstaad (1918-2008)

En cherchant de nouvelles informations sur Marthe Chenal, j’ai découvert un document anonyme consultable sur le site Gallica / BNF. L’ouvrage est le suivant :


dans lequel sont citées de nombreuses personnalités de l’époque, dont : Georges Auric, Jules Claretie, Jean Cocteau, Pierre Lalo, Darius Milhaud, Gaston de Pawlowski, Paul Poiret, Raymond Radiguet, Erik Satie…
Pages 33-34 du document, j’ai pu lire ceci :
« La renommée de ce restaurant chinois de la rue des Ecoles y attire une nombreuse clientèle d’originaux, d’écrivains, d’artistes, toutes gens amateurs de randonnées dans les quartiers perdus, ou en quête d’alimentations inédites. Mlle Marthe Chenal affectionne l’endroit pour les mets épicés qu’on y sert en abondance sous le regard de chinois authentiques qui pullulent dans la cuisine où ils s’activent silencieusement et jusque dans les rangs du personnel strictement asiatique. Vers le milieu du repas, les bouteilles défilent à une cadence précipitée, sans toujours éteindre la soif des convives de Mlle Marthe Chenal qui dressée telle une torche vivante, le visage en feu et la bouche crispée, stimule de temps en temps le zèle ses [sic] sommeliers en leur criant :
- Envoyez donc les pompiers, nom de Dieu ! »

Idiotes, boursouflées et strictement contemporaines du Manifeste du surréalisme * de Breton (1924), ces lignes m’ont fait penser à celles que consacre Agathe Godard en dernières pages de Paris Match. Par curiosité encore, je découvre que cette même femme de lettres a alimenté un blog entre février et mars 2007 et dont le dernier billet nous donne à lire ceci :

« Pas de neige, mais rien de dramatique puisque rarissimes sont les skieurs. On vient ici pour se balader en chinchilla ou en zibeline, diner au grill du ”Palace” , déjeuner au “Rialto” dans la seule grande rue de cette flamboyante station pour “rich and famous” où le couturier Valentino, Michel Pastor, Jean-Claude Mimran, les Savoie, etc. possèdent des chalets de plusieurs millions d’euros. Comme d’habitude, c’est au “Park Hotel” luxueux palace appartenant à Donna Spaeth-Bertarelli, la blondissime et super-glam soeur d’Ernesto Bertarelli, que Fawaz Gruosi a exposé ses somptueuses pièces de joaillerie et donné un dîner et une fête qui se prolongea jusqu’à l’aube. Fawaz avait proposé 5000000 dollars à l’agent de Scarlett Johansson, la nouvelle star que l’on s’arrache, mais son agent n’avait même pas daigné répondre. Ce fût donc Naomi Campbell qui vint gratuitement par amitié pour son copain Fawaz, remplacer l’inaccessible diva. D’humeur exquise, la “black panthère” retrouva ses copines : Caroline Schefeule, co-propriétaire de Chopard, et épouse de Fawaz, Dona Spaeth-Bertarelli, Tamara Beckwith, belle jet-setteuse anglaise... Naomi va bientôt, annonçait-elle, fêter ses 21 ans... de mannequinat. Elle ne sait pas encore où, mais elle fera une grande fête et Kate Moss qu’elle adore sera de la partie. »

Le post d’A.G. propose deux alternatives :
1) Envoyer l’article à un ami

2) Une série de huit clichés (Gstaad soirée de Grisogono) dont quatre sur lesquels figure A. Godard, pour notre plus grand bonheur.

Gstaad. Comment ne pas penser à Francis Picabia qui y acheva, le 5 avril 1918, son recueil intitulé Poèmes et dessins de la fille née sans mère – [18 dessins / 51 poèmes] ? **




Un petit trou de mémoire, des archives défaillantes, et me voilà compulsant mes carnets durant une bonne heure. Picabia. Dépression. Quelle année ? Et je tombe sur ces lignes de Cathy Bernheim *** qui révèlent peut-être la formule chimique exacte de l’acide cacodylique mais accusent un écart d’une année sur L’Œil cacodylate.


Tenter d’écrire quelques lignes, traquer les imprécisions, ne rien passer. Un mot d’ordre. Mais en quel honneur, cher Francis ?

* André Breton, Manifeste du surréalisme, Œuvres complètes, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, tome 1, pp. 311-346. Surprenant tome 1, aux 711 pages de notices, notes et variantes. Qui dit mieux ?
Décidément, il m’est de plus en plus difficile d’apprécier la prose de Breton, surtout quand je relis ceci : « Roussel est surréaliste dans l’anecdote ». Ibid., p.329.
** Imprimeries Réunies, Lausanne, 1918. Rééd. Allia, Paris, 1992.
*** Picabia, éditions du Félin, coll. Vifs, Paris, 1995, p. 104.

09 avril 2008

Cher Horacio


Si votre dégoût * est mien, sachez qu’en 1935 ** deux amazones posèrent devant l’objectif.
Observez, au second plan, cet impensable cadre de bois clair, étouffant les bords de notre icône préférée. Regardez par ailleurs ces difficiles chaussures et ces gestes figés.
Une abomination, me dites-vous ?
* * *
[…] Georges Auric est l’un des premiers à découvrir la singulière toile : « Il me montra, un dimanche, une toile qui, mis à part un œil d’un dessin et d’un coloris et d’un réalisme absolu, était totalement blanche. Me donnant un pinceau : “ Tu sais, ordonna-t-il après un beau sourire, il va falloir que tu écrives quelque chose là-dessus !” Que faire d’autre à mon tour que d’inscrire une phrase qui devait ressembler, si ma mémoire est exacte à : “ Je n’ai rien à vous dire … ”». *** […]



* Horacio Castellanos Moya, Le dégoût, Thomas Bernhard à San Salvador, éd. Les Allusifs. C. Bourgois, coll. 10/18, 2005.
** Francis Picabia dans les collections du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, 2003, p. 135. [Présentation de robes au Bœuf sur le toit, décembre 1935].
*** Georges Auric, Quand j’étais là, Paris, Grasset, 1979, p.116. Cité par Didier Ottinger, op. cit., p. 50.

Borges-Dada


ESQUISSE CRITIQUE POUR « DADAGLOBE »

Chaque instant de la vie peut se
visualiser dans un point déterminé par
l’unique coordonnée du Temps et les trois
coordonnées des dimensions. Tel de ces
points – crise, carrefour = marotte des
romanciers psychologiques – se déversent sur le
reste, tache d’encre ou gloire, et le modèlent.
Dada proteste contre cette invasion.
Cela est fort bien.
Mais – et voici le paradoxe – le dadaïsme
(insouciance, grimace clownesque, imprévu)
représente lui aussi une agression. Enflure
des états d’âme de quelques bipèdes.
Un style. Une cage. Comme le kantisme
ou l’hédonisme.
Le problème de la vie, ayant autant de
formes qu’il y a d’équations individuelles
aucune formule (pas même celle du nihilisme)
ne saurait satisfaire à tous les cas
ou, dans une autre suite verbale, = la réglementaire
intuition n’est pas intuitive.
Mais, oh la joie solaire et populaire et quoti-
dienne du dadaïsme sans dada !

Ceci du point de vue logique. Au point de
vue individuel, je lance mes mains remplies
d’applaudissements vers Tzara, Picabia et
autres complices.


J.L. Borges, Autour de l’ultraïsme / Articles non recueillis, in Œuvres complètes, Tome I, Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, pp. 842-843. Traduction par Jean-Pierre Bernès.


* * *



Ce texte inédit de Borges est un manuscrit non situé et non daté de trois pages conservé à Paris, dans le fonds Doucet de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Le texte de Borges aurait dû être publié dans Dadaglobe, anthologie dadaïste internationale annoncée mais restée inédite. (L'ensemble des textes spécialement écrits pour Dadaglobe par la plupart des dadaïstes des divers pays occupe envi­ron 150 pages et se trouvait dans la collection Tzara). Notons qu'une Petite anthologie dada avait paru le 20 novembre 1919 à Séville dans le numéro 33 de la revue Grecia (textes de Pierre Albert-Birot, Jean Cocteau, Picabia, Reverdy, Ribemont-Dessaignes, T. Tzara, dans des traductions dues à Lasso de la Vega).
Le fonds Doucet conserve également une lettre collective adres­sée à Tzara, écrite de la main de Borges, et un texte d'écriture auto­matique, « table de nuit faites vos jeux messieurs. . . », lui aussi transcrit par Borges, que l'on donne ci-après ; ces trois documents manuscrits inédits datent très probablement du début de 1921.

Café colonial

Admiré confrère !

Avec notre adhésion
joyeuse à Dada nous vous envoyons
de ce Strident café le suivant
poème collectif pour Cannibale

Agréez nos athlétiques
poignées de mains.

Nous vous prions d'envoyer les numéros à

Pedro Garfias. Ateneo. Madrid.
Eugenio Montes. Ateneo. Madrid.
Jorge-Luis Borges. Poste restante. Madrid.
E. Correa Calderón. S. Isabel 15. Madrid.
Tomás Luque. Mendizabal 56. Madrid.
L. Walton. Jesus College. Oxford.
Guillermo de Torre. Ateneo. Madrid.

table de nuit. faites vos jeux messieurs
YY Charlot foutu rayons X
Whisky godemiche 69
¡ Ey carballeira ! Himen Films
8 ça fait 16 peignes 606
A.E.I.O.U Belmonte avec
biscuits oui je veux te mettre
en film 1 heure 20
pince-moi les mares baissent plus
que le métro.
media verónica French lost his cock
ja ja ja jazz-band poison.
petites anglaises.

Montes. Luque. Borges. Garfias
Torres Correa Walton

J.L. Borges, Notes in Œuvres complètes, Tome I, Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, pp. 1712-1713.

29 mars 2008

"La postérité est une belle salope"

Francis Picabia, Jean Crotti, Suzanne Duchamp (début des années 20)
Quelques nouvelles indications sur Jean Crotti. Ci-dessous, les repères biographiques de Jean Waldemar *, cité précédemment. Suit l’extrait d’une lettre de Marcel Duchamp adressée, depuis New York, le 17 août 1952 ** au couple Duchamp-Crotti qui s’est uni en avril 1919 – missive plus précisément adressée à Jean Crotti. Duchamp évoque la « postérité », la qualifie de « belle salope ». Cette lettre est d’autant plus touchante que Duchamp lui-même n’était encore qu’un parfait inconnu, en Europe comme ailleurs. A New York, seule une poignée de proches avait pris le temps et le soin d’apprécier, de reconnaître son œuvre, depuis son arrivée jusqu’à la fin des années vingt. Sous toutes les autres latitudes, Duchamp n’existait pas. Seuls les livres, l’histoire rétroactive, évoquent Duchamp comme une figure primordiale de ce temps-là. En 1952, Duchamp n’avait pratiquement aucune presse. Les livres, les publications diverses et les lecteurs attentifs sont parfois là pour corriger les moues authentiques en sourires falsifiés.
***
NOTES BIOGRAPHIQUES
1878 Jean Crotti naît à Bulle, canton de Fribourg en Suisse, de père et de mère tessinois. De son père il hérite la violence et de sa mère la douceur et une inépuisable imagi­nation. Jean Crotti est le plus jeune des trois enfants, dont André, l'aîné de cinq ans, fait une brillante carrière de chirurgien aux Etats-Unis. Entre eux deux il y a une fille qui meurt à l'âge de dix-huit ans.

1887 Installation de la famille à Fribourg, d'où Jean Crotti s'évade vers Paris, en 1901, grâce à l'aide financière que son frère lui accorde pendant plusieurs années. Il ne quittera jamais Paris, sauf pour de brefs séjours dans le Midi de la France et à l'étranger, notamment aux Etats-Unis. Avant 1900 il dessine beaucoup en cachette et peint de petites pochades, dont il ne reste rien.

1898 Après avoir suivi les cours du Collège de Fribourg, Jean Crotti, ayant réalisé quelques économies, se fait inscrire pour le semestre d'hiver à l'École des Arts Décoratifs de Munich. Mais l'enseignement prodigué dans cette académie le déçoit.

1901 Jean Crotti, arrivé à Paris, entre à l'Académie Jullian, où professent Tony Robert Fleury et Jules Lefebvre, alors à l'apogée de leur carrière. Il est profondément malheureux de ne pas trouver dans ce milieu les éléments qu'il cherche. Il a pourtant la chance d'assister aux mardis du peintre Chialiva. Il y rencontre Degas, Zandomenghi, Rouart et d'autres, mais n'ose pas exprimer ses propres idées devant des artistes aussi célèbres.

1902 Jean Crotti quitte l'Académie Jullian, pour un petit atelier rue Fontaine, près de la place Blanche et commence à peindre et à dessiner pour lui-même, sans rien montrer. C'est l'époque des méditations et des recherches dont l'objet est de décou­vrir le secret de l'art. L'Impressionnisme pèse alors lourdement sur les épaules des jeunes. Mais l'agitation est dans l'air. Plusieurs courants se manifestent.

1907 Crotti envoie aux Indépendants une toile qu'il détruit après le Salon. Il est inquiet. Il réfléchit et approfondit son métier .

1908 Crotti est reçu au Salon d'Automne. Il est élu sociétaire l'année suivante. Un inconnu achète pour 150 francs la toile qu'il a exposée.

1910-1911-1912 Les tableaux de cette époque portent l'empreinte du Cubisme, mais ne sont jamais théoriques. Crotti se flatte de garder intacte son indépendance.

1914 Crotti part pour les États-Unis, invité par son frère. Il s'installe pour plusieurs mois à New- York, où il fait la connaissance de Marcel Duchamp. Cette rencontre joue un rôle important dans son évolution.

1915 Ayant adhéré au mouvement Dadaïste, Jean Crotti réalise le Portrait sur Mesure de Marcel Duchamp et le Clown. Mais le Dadaïsme [sic] n'est qu'un épisode dans son œuvre. Le côté destructif et négatif de Dada ne peut le satisfaire longtemps. La Gale­rie Montross de New York organise une exposition de quatre peintres français que les journaux appellent les quatre Mousquetaires : Crotti, Duchamp, Gleizes et Metzinger. Crotti présente douze tableaux qui datent de 1913 et de 1914.

1916 Retour de Jean Crotti à Paris, où il renoue les relations avec ses camarades des milieux d'avant-garde.

1921 Hébertot qui est un animateur de l'art contemporain offre à Crotti et à sa femme, Suzanne Duchamp, la Galerie du Théâtre des Champs-Élysées, dite Galerie Mon­taigne pour y faire une exposition de leurs œuvres Dada. Ces œuvres représentent pour les deux artistes le passé, mais le public ne les connaît pas.

1925 Crotti s'isole de plus en plus de ses camarades, dont le succès commence à s'affir­mer et qui deviennent les esclaves de leurs formules. Il estime en effet que se reco­pier soi-même c'est nier cette création continue qui est l'essence de l'œuvre d'art.

1925 [1926 ?] Sur la demande d'un industriel allemand, Crotti fait une exposition à Berlin à la Malik Galerie. Après l'exposition, le promoteur de celle-ci, d'accord avec l'artiste, conserve les tableaux en Allemagne en vue d'autres manifestations. Le temps passe. La guerre arrive. En 1953, les tableaux cachés dans le sous-sol d'un immeuble berlinois, écrasé par les bombardements, sont retrouvés et restitués à l'artiste,

1927 Crotti devient français par naturalisation.

1937 La Baigneuse, œuvre capitale datée de 1927, figure au Petit-Palais dans le cadre de l'exposition des Maîtres de l'Art Indépendant, dont le promoteur est Raymond Escholier. Crotti se voit décerner un diplôme d'honneur pour sa décoration murale au Palais des Chemins de fer à l'Exposition des Arts et Techniques et une médaille d'or pour ses projections des formes et couleurs au Pavillon de l'Électricité.

1938-1950 L'art de Jean Crotti est en constante évolution. Les expressions de l'Invi­sible sont presque toujours apparentes, même dans ses toiles les plus abstraites.

1954-1959 Exposition au Musée Caccia à Lugano (Suisse) et exposition au Musée d'Art et d'Histoire de Fribourg (Suisse) en 1955.
Épanouissement des tendances cosmiques dans Vie et Mort, Le Créateur, La Créa­tion, etc. ; tableaux exposés en 1956 à la Galerie de Berri à Paris.
Exposition au Musée Grimaldi à Antibes, en 1957.
Exposition rétrospective au Musée Galliera à Paris, en 1959.

***
[...]
Tu me demandes mon opinion sur ton œuvre, mon cher Jean – C’est bien long à dire en quelques mots – et surtout pour moi qui n'ai aucune croyance – genre religieux – dans l'activité artistique comme valeur sociale.
Les artistes de tous temps sont comme des joueurs de Monte Carlo et la loterie aveugle fait sortir les uns et ruine les autres – Dans mon esprit ni les gagnants ni les perdants ne valent la peine qu'on s'occupe d'eux ­– C'est une bonne affaire personnelle pour le gagnant et une mauvaise pour le perdant.
Je ne crois pas à la peinture en soi – Tout tableau est fait non pas par le peintre mais par ceux qui le regardent et lui accordent leurs faveurs ; en d'autres termes il n'existe pas de peintre qui se connaisse lui même ou sache ce qu'il fait – il n'y a aucun signe extérieur qui explique pourquoi un Fra Angelico et un Leonardo sont également "reconnus".
Tout se passe au petit bonheur la chance – Les artistes qui, durant leur vie, ont su faire valoir leur camelotte sont d'excellents commis-voyageurs mais rien n'est garanti pour l'immortalité de leur œuvre – Et même la postérité est une belle salope qui escamote les uns, fait renaître les autres (Le Greco), quitte d'ailleurs à changer encore d'avis tous les 50 ans.
Ce long préambule pour te conseiller de ne pas juger ton œuvre car tu es le dernier à la voir (avec de vrais yeux) – Ce que tu y vois n'est pas ce qui en fait le mérite ou le démérite – Tous les mots qui serviront à l'expliquer ou à la louer sont de fausses traductions de ce qui se passe par delà les sensations.
Tu es, comme nous tous, obnubilé par une accumulation de principes ou anti-principes qui généralement embrouillent ton esprit par leur terminologie et, sans le savoir, tu es le prisonnier d'une éducation que tu crois libérée­ –
Dans ton cas particulier tu es certainement la victime de l"'Ecole de Paris", cette bonne blague qui dure depuis 60 ans (les élèves se décernant les prix eux même, en argent)
A mon avis il n'y a de salut que dans un ésotérisme – Or, depuis 60 ans nous assistons à l'exposition publique de nos couilles et bandaisons multiples – L'épicier de Lyon parle en termes entendus et achète de la peinture moderne­ –
Les musées américains veulent à tout prix enseigner l'art moderne aux jeunes étudiants qui croient à la "formule chimique" –
Tout cela n'engendre que vulgarisation et disparition complète du parfum originel.
Ceci n'infirme pas ce que je disais plus haut, car je crois au parfum originel mais comme tout parfum il s'évapore très vite (quelques semaines, quelques années maximum) ; ce qui reste est une noix séchée classée par les historiens dans le chapitre "histoire de l'art"­ –
Donc si je te dis que tes tableaux n'ont rien de commun avec ce qu'on voit généralement classé et accepté, que tu as toujours su produire des choses entièrement tiennes, comme je le pense vraiment, cela ne veut pas dire que tu aies droit à t'asseoir à côté de Michel-Ange ­–
De plus, cette originalité est suicidale, dans ce sens qu'elle t'éloigne d'une "clientèle" habituée aux "copies de copistes", ce que souvent on appelle la "tradition"­ –
Une autre chose, ta technique n'est pas la technique "attendue" – Elle est ta technique personnelle empruntée à personne – par là encore, la clientèle n'est pas attirée.
Evidemment si tu avais appliqué ton système de Monte Carlo à ta peinture, toutes ces difficultés se seraient changées en victoires. Tu aurais même pu créer une école nouvelle de technique et d'originalité.
Je ne te parlerai pas de ta sincérité parce que ça est le lieu commun le plus courant et le moins valable – Tous les menteurs, tous les bandits sont sincères. L'insincérité n'existe pas – Les malins sont sincères et réussissent par leur malice mais tout leur être est fait de sincérité malicieuse.
En 2 mots fais moins de self-analyse et travaille avec plaisir sans te soucier des opinions, la tienne et celle des autres

Affectueusement
Marcel
---------
* On notera les deux raccourcis biographiques "1927 / 1937" et "1938 / 1950".
** Extrait d'une lettre de Marcel Duchamp à Jean Crotti et Suzanne Duchamp, in Affectt Marcel. The Selected Correspondence of Marcel Duchamp, ed. by Francis M. Naumann & Hector Obalk, Thames & Hudson Ltd (London) / Ludion Press (Ghent-Amsterdam), 2000, pp. 318-320.

16 mars 2008

M.R. directeur du mauvais movies

Le 14 mars dernier, Jean Daive a consacré son émission Peinture fraîche * à l’exposition Duchamp, Man Ray Picabia, qui se tient actuellement à Londres. ** Une mise en bouche de près de soixante minutes au cours de laquelle interviennent Sarah Wilson et Bernard Marcadé, mais aussi, sous la forme d’extraits d’entretiens radiophoniques, trois des plus illustres signataires de L’Œil cacodylate. J’ai retranscrit l’entretien de Man Ray, que je livre ci-dessous à l’état brut.




Man Ray, photogramme, New York, circa 1920
[…]
- J’aimerais que vous nous disiez, cher Man Ray, comment Dada vous a marqué, par exemple sur le plan de la libération, est-ce que Dada vous a apporté quelque chose, est-ce que Dada vous a rendu plus libre sur le plan créateur ? [sic]

- Non, je ne crois pas, je crois que c’est moi qui ai rendu Dada un peu plus libre. J’avais déjà commencé en 1912, quand j’ai quitté les Beaux-Arts, à New York. J’étais furieux, j’ai même renoncé à faire de la peinture, j’étais tellement mauvais sujet, mauvais élève, que le professeur m’a conseillé d’abandonner mes efforts. Je ne valais rien du tout, je ne ferai jamais de peinture qui vaille quelque chose, alors je l’ai pris aux mots, je suis parti, mais quelques semaines après, la rage m’a pris de faire de la peinture. J’ai commencé à peindre, n’importe quoi et n’importe où, je peignais mes rêves, en 1912, et c’était bien avant Dada, ou le surréalisme, même.

- Pour vous, Dada, qu’est-ce que cela représente exactement ? Qu’est-ce que Dada a représenté tout d’abord ?

- Un départ de la peinture, de l’art, un échappement, une évasion de l’art. Comme je le [voyais] autour de moi, comme tout le monde le pratiquait, les peintres, les marchands de tableaux, les collectionneurs, j’étais contre tout ça. Je voulais créer quelque chose qu’on ne pouvait pas exposer dans une galerie, j’ai fait tous les efforts pour cela. J’ai fait de la peinture au pistolet, je les exposais, j’étais bien engueulé pour ça, par tous les critiques. Je faisais de la peinture très réaliste avec des objets qui n’avaient pas de valeur ni de patine, je prenais des sonnettes, un fer à repasser …

- Donc Dada vous a rejoint, si je puis dire ?

- Alors après, quand on a su, à Paris, avec Duchamp on écrivait, on était en correspondance avec Paris. *** Tzara m’a envoyé des lettres, Soupault, pour que j’envoie quelque chose à Paris, pour leur revue, puisque nous suivions la même tendance à New York.
[…]

* L’émission est podcastable sur le site de
France Culture.
** Les moins septentrionaux d’entre nous opteront pour Barcelone, où l’exposition se tiendra du 19 juin au 21 septembre.

*** La lettre de Man Ray la plus citée est celle du 8 juin 1921, adressée à Tristan Tzara et signée Man Ray / directeur du mauvais movies. (Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, fonds Tzara, Paris). Six mois séparent la signature de cette lettre et celle de L’Œil cacodylate par Man Ray.

24 février 2008

The Crack-Up

© Walfred Moisio, circa 1940



Anthology of Scat Singing, Vol. I, 1924-1929 - Masters of Jazz - Media 7


A mesure que les années 1920 passaient, mes propres vingtièmes années les précédant de peu, mes deux regrets d’adolescent – n’avoir pas été assez solide (ou assez bon joueur) pour jouer au football à l’université, et n’avoir pas pu traverser l’eau pendant la guerre – s’étaient enfantinement résolus par des rêves éveillés, par un héroïsme en imagination qui suffisait à m’endormir, les nuits agitées. Les grands problèmes de la vie semblaient se résoudre d’eux-mêmes, et si l’on avait de la peine à en venir à bout, on se fatiguait trop pour songer à des problèmes plus généraux.

Francis Scott Fitzgerald, “La Fêlure” (The Crack-Up – février 1936), Gallimard, Folio n° 1305, pp. 476-477. Trad. Dominique Aury.

19 février 2008

Intempestivitude de l’histoire

Si je commence à les connaître un peu mieux aujourd’hui, il m’arrive certains soirs, après avoir passé et repassé un diaporama maison, de me dire à juste titre qu’ils ne demeureront pour moi que de parfaits inconnus. Que pourrais-je dire en effet des derniers mois de Valentine Hugo, de la souffrance de Pierre de Massot, des rires de Kiki et de ceux de Man Ray qui résonnèrent dans leurs chambres parisiennes ? Décembre 1921.
Que dire de la rencontre, un peu plus tardive, entre Walter Benjamin et Marcel Duchamp ?
Fin 1923, ce dernier « emménage » à l’hôtel Istria,



L'hôtel Istria, tout à fait à gauche, juste derrière l'arbre au premier plan

29, rue Campagne-Première, Paris XIVème. Dada est presque un lointain souvenir. Dans les escaliers de l’hôtel, à la réception, se croisent Francis Picabia, Elsa Triolet, Germaine Everling, Man Ray, Marcel Duchamp et tant d’autres … Autant le dire : des illustres inconnus !

Fin 1923. L’avant-dernier numéro * de Littérature paraît le 15 octobre. Picabia assure encore l’illustration de couverture et la librairie Gallimard (15, boulevard Raspail, Paris 7ème – Téléph. : FLEURUS 24-84 – Nord-Sud : BAC) continue de proposer


des « livres anciens et modernes, [des] ouvrages d’art et de luxe ».
Il faudra attendre juin 1924 pour qu’expire enfin Littérature : le sommaire du numéro 13 et dernier de la « nouvelle série » fait déjà appel au passé. Rimbaud et Apollinaire assurent l’ouverture (la couverture, au sens de faire-valoir ?) de l’ultime numéro de la revue. Son directeur, André Breton, a tout compris : le numéro porte en sous-titre :


« Numéro démoralisant ».
Pas perdus pour tout le monde, pour reprendre, non l’argumentation dans son ensemble, mais le bon mot, et partant le titre d’un article de Michel Vanpeene.** Rien de perdu donc, puisque le Manifeste du surréalisme paraît en 1924. Dada avalé, et très vite digéré. On ne digère plus d’ailleurs, on dirige. Plus précisément, et déjà : on gère.
Ça n’a l’air de rien.

Plus prosaïquement, voici quelques données brutes relatives aux principaux signataires de L’Œil cacodylate :

La liste des signataires se lit de gauche à droite. Ils ont vécu [X] années

Circa 1890, cette génération (hommes et femmes confondus, source Ined) avait une espérance de vie de 44-45 ans. Du fait que nos artistes ne travaillaient pas au fond de la mine, ils ont pu profiter et vivre au moins 25 ans de plus que leurs contemporains.

Âge des signataires en 1921

Par-delà les privilèges d'une classe sociale (qui fréquentait Le Bœuf sur le Toit au temps de L’Œil cacodylate ?), je me suis posé cette simple question : en décembre 1921, quel âge avait Isadora Duncan, et Serge Charchoune, et Céline Arnauld, et Francis Poulenc ?

* Plus précisément un double numéro (11 et 12)

** Michel Vanpenne, « Pas perdus pour tout le monde », in Recherches Poïétiques, 6/97, été 1997, Revue de la Société Internationale de Poïétique, Presses Universitaires de Valenciennes – Société Internationale de Poïétique, ae2cg Éditions, Fourqueux, pp.88-89.

07 février 2008

(I Can't Get No) Satisfaction

Avant de ne pas trouver, hier soir, après deux bonnes heures de lecture transversale, dans une récente réédition Allia,*
une phrase recueillie sur le très-mouvant World Wide Web (« Je suis vivant puisque [parce que] je vous parle de la mort » – en pensant à Jacques Rigaut et donc à Jean-Luc Bitton), j’ai parcouru
le catalogue raisonné consacré à l’œuvre de Jean Crotti. ** L’auteur de cette somme, Jean Carlo Bertoli, vient de faire paraître une somptuosité qui risque fort de passer inaperçue. Qui s’intéresse aujourd’hui à Jean Crotti au point de débourser près de cent euros ? À ma connaissance, il s’agit du premier catalogue raisonné tout en couleur. 550 œuvres reproduites ! Si je ne me suis pas attardé sur la préface du très-perspicace F.M. Naumann, *** j’ai pu découvrir quelques photographies (circa 1920) en fin de volume : Suzanne Duchamp en maillot de bain, arborant un grand sourire ! Au sujet de ce cette exceptionnelle publication, le site Decitre (une référence ?) mentionne erronément : « En 1914, [Crotti] rencontre Marcel Duchamp et Picabia à New York où il participe activement à l'aventure Dada. » Non ! Marcel Duchamp débarque à New York le 15 juin 1915. Et donc non ! (Et donc je n’en veux pas à la ou au stagiaire qui a rédigé cette notice, puisqu’elle ou il n’a pas été payé pour ces lignes, ou si peu. Et, s’il ne s’agit pas d’un stagiaire, on est en droit de faire les gros yeux !). ****
Pour une somme tout aussi insolente et révoltante, il est encore possible de se pencher autrement sur la trajectoire de Jean Crotti. La lecture de


Jean Crotti et la Primauté du Spirituel, Waldemar George, Éd. Pierre Cailler, Genève, 1959,

et celle du catalogue Tabu Dada – Jean Crotti & Suzanne Duchamp – 1915 –1922 (edited by William A. Camfield & Jean-Hubert Martin), Berne, Paris, Houston, Philadelphie, 1983) permettra de souffler un peu en attendant les beaux jours.

* Mes inscriptions 1943-1944, Louis Scutenaire, Paris, Allia, 2007. Double désagrément : non seulement je ne trouve pas ce que je cherche mais je constate que les excellentes éditions Allia (ayant publié Francis Picabia et Clément Pansaers) ont omis de mentionner l’auteur du dessin (fusain, mine de plomb ?) qui orne la couverture de sa réédition : Egon Schiele.

** Jean Crotti. L’Œuvre peint (1900-1958). Catalogue raisonné. Jean Carlo Bertoli, Francis M. Naumann (préface), Marine de Weck. Editions Cinq Continents. Parution 13.09.2007.

*** Son Marcel Duchamp, L’art à l’ère de la reproduction mécanisée, Paris, Hazan, 1999, demeure une référence, en dépit de quelques fâcheuses erreurs de traduction de l’anglais vers le français.
**** Tout de même, lire ceci, en résumé de Le culte du banal. De Duchamp à la télé-réalité, François Jost, Paris, CNRS éditions, 2007 : " La télé-réalité est-elle devenue la réalité ? Et les ultimes avatars de l'art contemporain le degré zéro de la banalité ? Ou plutôt, entre l'un et l'autre, n'y a-t-il pas eu toujours ambiguïté. Duchamp, Warhol ou Perec, icônes de la modernité, n'ont-ils pas été les chantres de l'ordinaire, du quotidien, du banal ? Et n'est-ce pas Barthes en son temps qui a mis à mort la notion d'auteur ? Comment le culte du banal qui fut, jadis, à la pointe du combat contre l'institution s'est-il dilué dans nos petits écrans ? Un essai percutant sur les inversions d'un siècle", a de quoi vous amuser! J'ose espérer que l'auteur et son éditeur ne sont pas à l'origine d'un résumé aussi tragique que décérébrant.
Bonus :
"Deux êtres légendaires et que leur rencontre n'arrache pas à la légende : Marcel Duchamp et Joë Bousquet". L. Scutenaire, p. 136 de l'édition citée.
On lira tout, ou presque, de Joë Bousquet !




Super bonus :

L’indigence du sens ne s’est pas encore généralisée. La 4ème de couverture de Roland Barthes Le discours amoureux. Séminaire à l’École pratique des hautes études 1974-1976 – suivi de Fragments d’un discours amoureux : inédits, Paris, Le Seuil, coll. Traces écrites, 2007, propose non pas un résumé de stagiaire de l’édition, mais un extrait de Roland Barthes – et ceci pour dire que R. Barthes n’a jamais “mis à mort” aucune “notion”, et donc certainement pas la “notion d’auteur”.
« Du milieu de la tempête qui me déracine, me dépossède de mon identité, je veux parfois revenir à l’origine – à mon origine. Une pente invincible me fait glisser, descendre (je coule) vers mon enfance. Mais la force qui produit ce souvenir est ambiguë : d’une part, je cherche à m’apaiser par la représentation d’un temps adamique, antérieur à tout souci d’amour, à toute inquiétude génitale, et cependant empli de sensualité, par le souvenir, je joue ce temps contre le temps du Souci amoureux, mais aussi, je sais bien que l’enfance et l’amour sont de même étoffe : l’amour comblé n’est jamais que le paradis dont l’enfance m’a donné l’idée fixe. »


24 janvier 2008

Réouverture & open bar du Bœuf for everybody

Pour de multiples raisons, le blog cacodylate est resté en sommeil durant quatre mois. C’est avec le même intérêt porté jusqu’à présent aux signataires de ce « who’s who » 1 des années 20 que je reprends l’écheveau du livre d’or de Picabia.

Reprenons !
: : :

«Le bar Gaya de la rue Duphot n'avait duré qu'une sai­son. Il ressuscita rue Boissy-d'Anglas sous un nom qui devint vite célèbre, le Bœuf sur le toit. La salle, carrée, était plus vaste que celle du Gaya et se prolongeait dans le fond par un décrochement occupé par le bar et le piano. Au mur pendait l’Œil cacodylate, grand tableau auquel Picabia avait demandé à ses amis de collaborer. Chacun, mis devant la toile avec un pinceau et un pot de ripolin, devait écrire ce qui lui passait par la tête. Les mots "Couronne de mélanco­lie"



coiffaient la signature de Jean Cocteau. Le pinceau à la main, Valentine avait dit : "Mon cœur bat !


– Ecrivez ça !" dit Picabia. Quant à moi, ne trouvant rien à dire, j'écrivis avec soin mon nom. Cela fait, je murmurai : "Voilà ! – Ecrivez Voilà ", dit Picabia.


Le 10 janvier, le Bœuf ouvrit sa porte peinte en noir. On y accourut des deux rives.» 2


1. William Camfield, cité dans la notice de L’Œil cacodylate in Francis Picabia, singulier idéal, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2002, p. 192.


2. Jean Hugo, Le regard de la mémoire, Arles, Actes Sud / Labor, coll. Babel, 1989, p. 209.





24 septembre 2007

Cher Jean


Jean Hugo, Autoportrait [détail], Luxeuil, 1918 (crayon noir, page de carnet)


Jean Hugo, Panneaux de signalisation de chemin de fer (aquarelle, page de carnet, circa 1918)


Vacance, relâche, dilettantisme : trois mots qui pourraient caractériser le blog cacodylate (et qui le caractérisent nonobstant) si ce dernier avait abandonné ses premières amours, i.e. l’établissement d’une longue, longue liste de noms propres et de lieux communs à beaucoup. Histoires plurielles, histoires croisées, anecdotes, correspondances intimes depuis longtemps déjà reléguées dans les archives d’institutions diverses. Incertaines photographies, témoignages de second plan, mémoires défaillantes : tout ce qui constitue les petites histoires d’une autre, plus ambitieuse, qui se veut écrire avec un grand H. La science avec sa grande scie, l’histoire avec sa grande hache, comme on dit en plaisantant.

En parcourant diverses archives, je suis tombé sur des supports de rêveries. Et, plus précisément ce soir, parcourant Le regard de la mémoire de Jean Hugo (Actes Sud / Babel, 1989), j’ai repensé à ce beau catalogue d’exposition : Jean Hugo – Dessins des années de guerre (1915-1919), RMN, Actes Sud, 1994. Le feuilletant, j'en ai extrait ces deux images (respectivement pp. 107 et 126).

Dada fut authentiquement une belle vacance.

« La révolution, c’est les vacances de la vie », écrivait Malraux.

Nos temps incertains et très-angoissés feraient bien d’en prendre de la graine, de se révolutionner un peu et, surtout, de relâcher la pression, afin de libérer un peu de vacance.

La vacance, de et par Roland Barthes.

De la respiration – considérée par Thomas Bernhard.

* * *
Ecoutant les informations et les rapprochant des derniers posts de J.L. Bitton, ce soir, j'apprends le suicide d'André Gorz :
Le philosophe français André Gorz, âgé de 84 ans, cofondateur de l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur, s'est suicidé avec sa femme à leur domicile de Vosnon, à l'est de Paris, a-t-on appris lundi auprès de ses proches.

Agence France-Presse, Troyes, France.

«Tu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans», lui disait-il. «Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien».

et :

«Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien.»

André Gorz, Lettre à D. Histoire d'un amour, Galilée, Paris, 2006.

Que n’ai-je acquis et lu ce volume feuilleté lors de sa parution ?

Depuis longtemps, je n’aime plus le mois de septembre, ce mois assassin, car je sais bien que les suicides sont souvent liés à des histoires d’amour.
Demain, bonbons et dadaïsme pour tout le monde.





Sobbin' Blues - King Oliver's Jazz Band, King Oliver and Louis Armstrong (Chicago, 22/06/1923)

16 juillet 2007

Grand Hôtel des Potassons

Lectures estivales : Léon-Paul Fargue (Portraits de famille, Refuges),



Vicki Baum (Grand Hôtel),


Jean-Paul Caracalla (Montparnasse. L’âge d’or)
et J.G. Ballard (Appareil volant à basse altitude).


Les Portraits de famille de Fargue offrent, entre autres, deux portraits de signataires de L’Œil cacodylate : André Dunoyer de Segonzac et Paul Poiret. Un autre portrait, celui de Réjane, nous reportera directement à Jacques Porel, donc à Jacques Rigaut, et donc à J.L. Bitton, qui poursuit inlassablement sa quête biographique sur celui qui écrivit un jour : « Je serai un grand mort. »

J.L.B. n’a pour autant pas oublié les arabesques du vivant, et nous ne pouvons que l’en féliciter. La ville qu'il s'apprête à rejoindre propose en certains lieux des Toblerone géants, atteignant les 4,5 kg.


Autant dire le paradis sur terre !



08 juin 2007

Le Bœuf, encore

Esquisse * quelque peu guindée et assurément vieille France d’une Troisième République, relatant menues anecdotes économico-politico-artistico-littéraires,



Quand le Bœuf montait sur le Toit ** dresse un portrait assez inégal d’une France qui a traversé 1870, 1914-1918 et le début des années trente. Les faits demeurent essentiellement centrés sur la capitale. En fin de volume, un index des noms cités permet une lecture transversale et quelques recoupements attendus.
Pages 184-185 de l’opus, j’apprends ceci : « Sans oublier, sur la Seine, la péniche-cabaret du Bœuf sur le Toit et les trois péniches-restaurants Amours, Délices et Orgues, aménagées par le couturier Paul Poiret et décorées de toiles imprimées d’après les dessins de Dufy . »
Si j’ai précédemment cité les péniches de Poiret, j’ignorais en revanche l’existence de celle de notre cabaret préféré. Des recherches à son sujet risquent de me demander quelque temps et de m’aventurer sur certains chemins de traverse. Une phrase cependant a retenu mon attention : « Le mouvement Dada sombrera assez vite dans une ennuyeuse outrance. Mais quarante ans plus tard, serons-nous tout à fait exorcisés des sortilèges de désespoir dont il fut le fugitif véhicule ? ». Par ailleurs, à l’occasion des trente ans de la collection l’Imaginaire, Gallimard propose notamment



Le piéton de Paris de Léon-Paul Fargue (photographié ici par © Brassaï circa 1932-1933) accompagné d’un CD sur lequel on peut écouter sa voix en 1951 ainsi que des entretiens (mai et juin 1947) de l’auteur de Haute solitude avec Adrienne Monnier. ***
Le cinquième chapitre du Piéton de Paris (pp. 47-53) s’intitule, ô surprise, Le Bœuf sur le Toit et s’achève, ô tempora ! ô mores ! , sur ces tristes lignes :
« Quant à ceux de la bande Boissy-d’Anglas, ils ont des enfants, des dettes, des postes. J’en rencontre parfois au coin d’une rue ou dans le salon de quelque vieille dame. C’est à peine si nous échangeons une poignée de souvenirs … »

Réunir une poignée de souvenirs, n’est-ce pas ce à quoi nous nous bornons jusqu’à présent ?

* Pour reprendre les propres termes de la note liminaire de l’auteur.
** Jacques Chastenet (de l’Académie Française), Paris, 1958, Librairie Arthème Fayard, coll. Les Quarante.
*** Et pour quelques euros de plus, dans la même collection, Le festin nu de Burroughs agrémenté du film de David Cronenberg, pour ceux qui ont la nostalgie de l’Interzone, des prophéties du mugwump et d’un Tanger stupéfiant.





01 juin 2007

Chère Denise

Les surréalistes pointent le nez tandis qu’avec À l’ombre des jeunes filles en fleur, Marcel Proust rafle le Goncourt aux Croix de Bois de Roland Dorgelès. Phénomène inouï, ce vieux mondain 1900, qui ne parle que de duchesses, de cocotes, d’amours douloureuses et d’introspection à tiroirs, va bientôt rassembler les jeunes loups de la littérature. Tout est alors à l’avenant. L’époque est à la surprise. Il faut étonner, selon le célèbre précepte de Diaghilev à Cocteau. On s’amuse beaucoup. On sort en bande, on dîne dans des endroits impossibles. […] On reçoit ses amis sur le pouce, cocktails ou champagne, avant de dîner à l’extérieur et de finir la soirée dans une boîte de jazz ou un beuglant de la rue de Lappe. C’est l’époque des soirées au Cirque d’Hiver et des sorties à Luna Park. Denise figure souvent en photo dans des aéroplanes en cartons, à côté d’amis. Le groupe des Six commence à marier musique de bastringue et grandes orgues. Le Bœuf sur le Toit n’est pas encore le bar branché où bientôt « la franc-maçonnerie facétieuse de ces nuits-là (Lucinge) apposera sa signature sur le grand tableau de Picabia, L’Œil cacodylate, mais une samba de Milhaud, carnavalesque et endiablée, commande d’Étienne de Beaumont pour un de ses fameux « spectacles-concerts » sur laquelle Cocteau a mis un texte rapide et des entrées de cirque. […]
Cocteau, à l’époque, courait les avant-gardes et ce qui se jouait au Boulevard l’intéressait fort peu. Un jour, prié à déjeuner avec l’auteur dramatique, il s’informa auprès de Jean Auric – l’anecdote est rapportée par Jean Hugo : « Explique-moi : les pièces de Bourdet, qu’est-ce que c’est ? » Auric lui raconta La Prisonnière. Tout au long du repas qui suivit, Cocteau médusa l’assistance en parlant de cette pièce dont il semblait connaître le moindre détail […]. Le poète avait réussi l’un de ses tours des passe-passe préférés ; sans avoir vu la pièce il occupait le devant de la scène. […]
La mode des virées à Luna Park et des spectacles à Médrano commençait à passer. Le bar du Bœuf, dix ans déjà, prenait des allures d’usine à touristes. Mais les bals costumés et fêtes à thèmes, eux, tenaient plus que jamais le haut du pavé et démontraient, saison après saison, la bonne santé du grand monde et son raffinement exquis.
Le couturier Poiret en avait lancé sa mode avec sa « Mille et deuxième nuit », en 1911. Cette idée d’un spectacle sans lendemain que seuls le souvenirs et quelques images protègent de l’oubli avait fasciné les participants. […]

Bruno Tessarech, Villa blanche, Paris, Buchet / Chastel, 2005. Rééd. Gallimard / Folio, 2007, pp. 131-175

Picasso se baignait avec les Beaumont à la Garoupe. Marcel Duchamp disputait des tournois d’échecs à Nice. A Villefranche, Jean Cocteau tentait d’oublier la mort de Radiguet en dessinant des autoportraits dans sa chambre de l’hôtel Welcome.
Laurence Benaïm, Marie Laure de NoaillesLa vicomtesse du bizarre, Paris, Grasset et Fasquelle, 2001. Rééd. Le Livre de Poche 2003, p. 160.



09 avril 2007

Paul Poiret, le "pacha de Paris."

Ouvrant à nouveau L’Air de la Butte d’André Salmon (Les Editions de la Nouvelle France, coll. Chamois, 1945, pp. 163-164),


je suis tombé sur ces quelques lignes qui succinctement évoquent le couturier Paul Poiret :

« Poiret qui ouvre sa maison aux artistes de son choix, qui prépare, dans ses jardins, une fête d'esprit 1889 quand 1900 est encore si près de nous. Poiret ne refoule pas pour autant une grande pensée d'homme qui « habille l'époque ». Ayant lancé la jupe entravée après la jupe-culotte, il songe à réimposer aux clientes pâmées d'obéissance, ivres de soumission, ce singulier objet de coquetterie baroque et dont le souvenir, char­mant quand même, nous est gardé par de plaisants dessins coloriés de Grévin : la tour­nure que, assez longtemps après que nos mères ou grand-mères en firent fi, les boutiquiers de Berlin affichaient encore : Kuls de Paris. C'est un fait que Poiret à qui, non sans hési­tation, j'avais prêté un album de Grévin, y renoncera tout de suite ; il aura cependant essayé. »

« Une fête d’esprit 1889 », écrit Salmon, évoquant sans doute la plus somptueuse des soirées organisées par ce couturier qui a mené une vie fastueuse, ce qui précipita, en partie, la perte de son entreprise. J’ai conservé une copie, de mauvaise qualité, d’une photographie de cette « 1002 ème nuit de Poiret » qu’évoque [peut-être, ici] André Salmon :



« Les parfums de Poiret auraient dû promouvoir sa mode ; en les baptisant du nom de sa fille Rosine, le couturier n'atteignit pas son but », lis-je dans mes archives intitulées, on s’en doute, Au temps de l’Œil cacodylate. Problèmes d’archives, justement, car je ne retrouve pas l’auteur de ces lignes, pas plus que quelques photographies des parfums du couturier.
Autre archive relative à Poiret, cet Annuaire du luxe à Paris, issu d’un catalogue spécialisé :

Annuaire du luxe à Paris.
An 1928. P. Devambez, (1928), gr. in-4 carré, toile olive, plat sup. orné du titre en lettres noires et au palladium, contre plats et gardes de papier noir (Magnier frères), 1 f. blanc, 3 ff.n.ch. (portrait-photo, hommage, préface) 116 planches, (5) ff. (faux-titres), 1 f.n.ch. (ach. d'impr.) entièrement montés sur onglets. (M.7) Seule année parue de ce très bel annuaire qui réunit presque tous les grands noms du commerce de luxe de l'époque. <*R> Publié et conçu par Paul Poiret, il est illustré de 116 planches en noir et en couleurs par les plus grands artistes contemporains dont Bellaigue, L. Boucher, Cocteau, Mlle Colin, Crozet, La Jarrige, Deluermoz, Dufy, Dupas, Yan B. Dyl, Fau, Foujita, Gus Bofa, Édy Legrand, Libiszewski, Charles Martin, Mourgue, Sem, Touchagues, Valerio, Van Moppès, etc. <*R>Cet album offre un panorama important sur la publicité des années trente : tailleurs, chapeliers, cannes, bottiers, couturiers, lingerie, fourrures, bijoux, la table, orfèvrerie, primeurs, vins, fleurs, galeries d'exposition, photographes, pharmaciens, restaurants, hôtels, cabarets, voyages, sports, bagages, plages, chevaux, chasse, pêche, etc. <*R>Complet du frontispice : portrait-photo de Poiret par Lipnitzki protégé par une serpente imprimée. <*R>Imprimé par Devambez. Bel exemplaire, rare.

Paul Poiret par Marie Alix, 1925
Enfin, ce dessin de Jean Cocteau (1928), intitulé « Poiret s’éloigne, Chanel arrive », qui dit assez ce passage de mode auquel le talent et les frasques de Poiret ne purent résister (les traits de Cocteau sont ici terriblement justes) :



A lire, donc, de Paul Poiret, En habillant l'époque (première édition : Grasset 1930)



Sans oublier : Revenez-y (Gallimard, 1932) .



Paul Poiret dans ses ateliers, ca. 1920

Et, surtout, cette notice de Claire Papon publiée à l’occasion de la vente Paul Poiret à Drouot :

« Homme véritablement solaire, "King of fashion"... En ce début de XXe siècle, des deux côtés de l’Atlantique, Paul Poiret (1879-1944) fait l’unanimité. On se l’arrache. S’il rayonne sur la mode parisienne et la décoration - il crée en 1911 des ateliers dédiés aux arts décoratifs et une maison de parfums -, Poiret règne également sur la vie mondaine. Sans cesse à la recherche de nouvelles inspirations, l’homme a toutes les audaces pour associer matières originales, imaginer de nouveaux rapports de couleurs et, surtout, simplifier formes et coupes. Tout l’inspire, du Directoire au pays du Soleil-Levant, en passant par la Perse, la Russie, le Maroc ou la Chine. "Je ne prêche pas l’économie, je ne vous parle que d’élégance", déclare-t-il. Comment lui résister ? Même son comptable s’incline quand il lui demande 100 000 F, tout en lui suggérant de ne pas s’y habituer... Mais Poiret aime tellement la fête ! L’une d’elles, la "Mille et deuxième nuit", restera dans les mémoires. Il y a du monde - et du plus beau - en cette nuit du 24 juin 1911 dans le jardin de son hôtel particulier de l’avenue d’Antin : les peintres Van Dongen et Dunoyer de Segonzac, le directeur de magazines de mode Lucien Vogel, le dandy et homme de lettres Boni de Castellane... Des orchestres persans se font entendre dans les bosquets, des perroquets colorent les arbres, tapis et coussins couvrent le sol, tandis que des conteurs et des acrobates transportent les invités dans un autre monde. Bientôt, le sultan Paul Poiret fait évader sa favorite - Denise Poiret, son épouse - de sa cage dorée... L’orientalisme n’est-il pas à son apogée ? Le 20 juin 1912, une nuit, peut-être plus folle encore, réunit à nouveau le Tout-Paris. C’est "La fête de Bacchus". Poiret loue et aménage pour l’occasion, à La Celle-Saint-Cloud, le pavillon du Butard, élevé par l’architecte Gabriel pour Louis XV, en 1750. Quittant les allées de Versailles, dieux, déesses, nymphes et naïades se donnent ici rendez-vous. Le couturier les accueille en Jupiter. Trois cents invités engloutissent 900 litres de champagne et un souper porté sur la tête par vingt maîtres d’hôtel... Isadora Duncan clôt les festivités, s’élançant aux premières heures de l’aube dans une danse avec Jupiter sur une aria de Bach ! En 1913, au retour des États-Unis, où le couturier a fait un triomphe, le tourbillon continue. Chaque année, il célèbre dans les jardins du pavillon d’Antin « La fête des rois » et assigne à chaque invité son royaume. Au lendemain du cauchemar de la Grande Guerre, en 1919, il se lance dans de nouvelles réjouissances et fait ériger, dans son jardin de l’avenue d’Antin, L’Oasis, un dôme gonflable en toile de dirigeable. Celui-ci devient l’écrin de somptueuses fêtes, "Fond de la mer", "La fête de l’Amérique" ou "Les nouveaux riches"... Dans cette dernière, des huîtres sont servies qui contiennent des colliers de perles. Mais l’oasis se transforme bientôt en désert. Les ennuis financiers s’accumulent qui mènent, lentement mais sûrement, à partir de 1920, au désastre. Il faut peu de temps pour devenir l’homme d’une époque révolue. »

Claire Papon, in Gazette de l’Hôtel Drouot, à l’occasion de la vente Paul Poiret, 10 et 11 mai 2005.