28 juillet 2008

Perevoz Dada (ce qui est rare est cher)

Transbordeur Dada n° 1 (Berlin, juin 1922)
Transbordeur Dada n° 4 (Paris, avril 1924)
Je songe parfois à la somme astronomique dont je devrais disposer pour acquérir quelques documents originaux de chacun des signataires de L’Œil cacodylate. Un bel exemple vient de m’être donné aujourd’hui, qui me fait découvrir par la même occasion deux couvertures de la revue de Serge Charchoune, Transbordeur Dada. Le libraire proposait, début mai 2008, les numéros 1 et 4 pour, respectivement, les sommes de 3500 et 2500 USD. Posséder n’est pas le but de l’opération. Cependant, pouvoir manipuler un peu de « papier magique » permettrait parfois d’appréhender son sujet plus concrètement, avec un peu plus de « sensibilité ».

27 juillet 2008

et plus tard en été

En attendant de recevoir : - Jean Cocteau (biographie) par Claude Arnaud (Gallimard, 2003) - Moi, Fatty (biographie sous la forme d’un polar consacrée à Roscoe Conkling Arbuckle) alias Roscoe “Fatty” Arbuckle, a.k.a. Fatty (Rivages, 2007) -Isadora Duncan, roman d’une vie par Maurice Lever (Presses de la Renaissance, 1986) - Nous les Fratellini par Albert Fratellini (Grasset, 1955) - Ma vie heureuse par Darius Milhaud (Belfond, 1973), voici la couverture (retrouvée) du n° 5 de L’Esprit nouveau *,
Paul Dermé (anonyme, s.d.)
cette fameuse revue dirigée par Paul Dermée au début des années 20. En attendant également d’en savoir un peu plus sur le texte de Raymond Creuze (marchand de Charchoune entre 1930 et 1944) qui accompagne son catalogue raisonné consacré à l’artiste russe **, j’aimerai signaler le très beau et très saisissant texte d’Edouard Levé, intitulé Suicide (P.O.L, Paris, 2008). *** Enfin, pour ceux que l’idée de la fin repousserait, je signale, sans l’avoir vu, un spectacle qui se joue actuellement jusqu’au 2 août (festival d’Avignon) :
Le travail avance un peu. Je pense, prématurément, aux annexes, qui seraient constituées, entre autres, du court texte de Marie de la Hire consacré à Picabia (1920) et de celui de Paul Dermée intitulé Spirales (1917). J'attends aussi un catalogue de vente (Artcurial) au sein duquel Valentine Hugo occupe une place non négligeable.
* « L’Esprit nouveau et les poètes » est le titre d’une conférence donnée par Guillaume Apollinaire le 22 novembre 1917 au théâtre du Vieux-Colombier (Paris). La revue L’Esprit nouveau compta 28 numéros, publiés entre octobre 1920 et janvier 1925. Amédée Ozenfant et Charles-Édouard Jeanneret-Gris (Le Corbusier) prirent la direction de la revue à la suite de Paul Dermée. Le numéro 26 (octobre 1924) fut entièrement consacré à Guillaume Apollinaire.
** L’excellent blog Bibliophilie russe (précédemment linké sans le citer directement - et c’est donc chose faite) propose notamment quelques documents accompagnés d’indications biographiques sur S. Charchoune. *** "Ta douleur s'apaisait avec la tombée de la nuit. La possibilité du bonheur commençait à cinq heures en hiver, et plus tard en été." É. Levé, op.cit., p.45.

24 juillet 2008

Mon cœur bat (Valentine Hugo II)

Valentine Hugo, signature sur L'Œil cacodylate
Décembre 1921. Le cœur de Valentine « bat » pour Jean. Depuis son mariage avec l’arrière-petit-fils de Victor Hugo, elle semble moins produire. Darius Milhaud révéla en 1973 * quelques aspects de la période : « Pendant deux ans, nous nous retrouvâmes régulièrement chez moi, tous les samedis soirs. Paul Morand faisait des cocktails […] Il n’y avait pas que des compositeurs parmi nous mais aussi des interprètes […] ; des peintres : Marie Laurencin, Irène Lagut, Valentine Gross, la fiancée de Jean Hugo […] Après le dîner […] nous allions à la Foire de Montmartre, et quelquefois au cirque Médrano pour assister aux sketches des Fratellini qui dénotaient tant d’imagination et de poésie qu’ils étaient dignes de la commedia dell’arte. Nous terminions la soirée chez moi. » En 1947, dans le numéro 17 de la revue Graphis, Valentine Hugo signe un article sobrement intitulé « Jean Hugo : les décorations théâtrales » et fait revivre, de son côté, les premières années 1920 : « Avec ce que crée Jean Hugo, il y a toujours une sorte de conflit. Il circule dans ses inventions théâtrales […] un air vif et frais venant de loin, qui chasse la poussière des vieilles habitudes visuelles. Ses premiers projets pour le théâtre datent de 1921. C’était aussi l’époque de ses premiers tableaux tout rayonnants de lumière. Ils étaient de petite dimension, peints à la gouache, à l’œuf, ou à la tempera, avec cette aisance dénuée de petitesse qu’il apporte en tout ce qu’il dessine. […] Il y eut d’abord, en 1921, les projets de costume pour Mme Caryathis
La danseuse Caryathis
La danseuse Caryathis **
qui devait danser La Belle Excentrique d’Erik Satie. […] Cette même année, Raymond Radiguet, qui avait alors dix-sept ans ***, demanda à Jean Hugo de lui peindre la table de billard qui devait être le fond du décor de sa pièce Les Pélicans [sic] ; mais je laisse ici raconter Jean Hugo : “En mai 1921, on représenta Les Pélicans [sic]
Raymond Radiguet, Les Pélican, éditions de la Galerie Simon, Paris, mai 1921.
Pièce en deux actes illustrée d'eaux fortes par Henri Laurens.
au théâtre Michel dans le spectacle bouffe organisé par Pierre Bertin et Jean Cocteau. Il fallait un billard ; Radiguet me demanda de le dessiner. Je fis une petite gouache que je portai à l’atelier de décors, avec les dimensions que devait avoir le châssis. Le surlendemain, j’allai voir le décor exécuté : il me sembla beau. Les gouaches que je faisais alors n’étaient guère plus grandes que des timbres-poste et j’étais émerveillé d’en voir une agrandie à des proportions aussi monumentales. A la répétition qui suivit, on apporta sur la scène le billard, qui devait occuper le fond du théâtre. Il y eut un éclat de rire général. Le billard avait l’air d’une boîte d’allumettes. Il fallut le refaire beaucoup plus grand. Deux jours après, le rideau tomba sur Les Pélicans [sic] au milieu d’un grand silence et d’une profonde stupeur. Après le spectacle, Radiguet me dit avec sa gravité ordinaire : - C’est votre billard qui m’a perdu, il fallait le laisser petit comme il était d’abord ” ».
Pablo Picasso et Olga. En arrière-plan : Jean Hugo (Juan les Pins, circa 1926)
* Darius Milhaud, Ma vie heureuse, Paris, Belfond, 1973, p. 64.
** [Première rencontre [avec Marcel Jouhandeau] chez Marie Laurencin, d’Élisabeth-Claire Toulemon, dite Élise, née à Mariol (Galande, en littérature ), Allier, le 8 mars 1888. « Elle connaît d’abord une enfance triste et misérable, puis, élève de Staats, va faire carrière dans la danse sous le nom de Caryathis. Elle débute sur scène en 1911, au théâtre des Arts, dirigé par Rouché, dans Le Palais de Han de Laloy, avec pour partenaires Dullin, Jouvet, Escande. Prend part à diverses créations de Poulenc, Auric et Ravel, et surtout se taille un beau succès dans La Belle Excentrique d’Éric Satie (1925). Elle connaît cependant des aventures mouvementées, partage la vie intime de Dullin, se mêle à l’agitation de Montmartre et de la Rive gauche, fait la rencontre d’êtres exceptionnels : Nijinsky, J. Cocteau, P. Morand, M. Jacob, H. Herrand, R. Crevel, etc. Elle raconte cette existence aventureuse, alternant première et troisième personne dans Joies et douleurs d’une belle excentrique (Flammarion, 1952-1960).
Extrait du Dictionnaire bibliographique des auteurs creusois. A. Carriat.]
Le 4 juin 1929, Mariage à Saint-Honoré-d’Eylau. Témoins de Marcel [Jouhandeau]: Marie Laurencin, Gaston Gallimard et témoins d’Él(i) (y)se [Caryathis] : Jean Cocteau, René Crevel. Installation rue du Commandant Marchand, près de la Porte Maillot, jusqu’en novembre 1960.
http://www.rencontres-chaminadour.com/jouhandeau.php
*** Né le 18 juin 1903, Radiguet avait alors 18 ans.

22 juillet 2008

Elle m’envoya ensuite des livres … (Valentine Hugo I)

Au début des années 1910, Valentine Gross reçoit dans son appartement du quai Bourbon des personnalités très diverses. Chaque mercredi, c’est un peu la fête : Edgar Varèse, Maurice Ravel, Erik Satie, Marcel Proust, Léon-Paul Fargue, Jean Cocteau, Roger de la Fresnaye, pour ne citer que les têtes les plus connues, viennent converser et tenir compagnie à la future Valentine Hugo, qui à cette époque se consacre essentiellement à la gravure sur bois. En 1913, année où Valentine rencontre Maurice de Brunhoff (directeur de Comœdia illustré), rien n’est joué. Jean Hugo : « Un dimanche du mois de mars 1917, au cours d’une permission, j’étais retourné rue d’Athènes. Sur le canapé de cuir de la salle à manger (…) était assise une jeune femme au long cou, vêtue de taffetas noir et piqué de blanc. C’était Valentine Gross. Je connaissais ses peintures des Ballets russes mais je ne l’avais jamais vue (…). Elle m’envoya ensuite des livres et nous échangeâmes quelques lettres. (…) je lui rendais visite rue Montpensier, au Palais Royal, dans l’appartement où elle venait de s’installer. Paul Morand habitait au même étage de la maison voisine. » *

Jean Hugo, Valentine Hugo et Paul Morand, circa 1921

Le 7 août 1919, Jean Hugo et Valentine Gross se marièrent. Ils n’eurent aucun enfant. Le mariage est célébré à la mairie du Ier arrondissement de Paris. Valentine a choisi pour témoins Jean Cocteau et Erik Satie. [à suivre]

* Jean Hugo, Le regard de la mémoire, Arles, Actes Sud, 1983.

09 juillet 2008

Très rare (1917)

En parcourant des catalogues de libraires, j'ai pu récemment découvrir un ouvrage de Paul Dermée qui m'était inconnu jusque là. En attendant d'en savoir un peu plus sur le texte en question (j'espère que le libraire, qui propose ce livre pour la modique somme de 900 euros, aura l'amabilité et la patience de me fournir quelques informations supplémentaires), voici la description de l'opus issue du catalogue de la librairie Le Galet (75016 Paris) : Paris, Birault, 1917. In-8 broché, couverture imprimée, non paginé. Edition originale tirée à 225 exemplaires numérotés à la main (5 Japon, 20 Hollande, 200 Alfa vergé). L'un des 200 Alfa vergé en parfaite condition. Spirales appartient à ces quelques essais de cubisme littéraire auquel se sont aussi essayés Apollinaire, Reverdy et Max Jacob, tous trois amis de Dermée. Superbe typographie de Birault, l'imprimeur de Max Jacob. Très rare.

04 juillet 2008

Valentine et Jean

Entre avant-hier et aujourd’hui, trois volumes consacrés à Valentine Hugo me sont parvenus, et c’est encore un peu (beaucoup) de temps à passer que de comparer et recouper dates et anecdotes. « Dans de petits carnets, elle accumule les croquis des danseurs en mouvement et surtout de Nijinski qu’elle représente dans toutes ses danses : Shéhérazade (1910), Le Spectre de la rose (1911), Petrouchka (1911), ou L’Après-midi d’un faune (1912). C’est à partir de ses dessins “aide-mémoire” que moins de quatre ans après la première représentation des Ballets russes, elle peut exposer à la galerie Montaigne, à l’intérieur du tout nouveau théâtre des Champs-Élysées, ses “Etudes de danses d’après Karsavina, Nijinski, Isadora Duncan”. » Béatrice Seguin in Valentine Hugo. Ecrits et entretiens suivi de Valentine Hugo et le surréalisme. Actes Sud / Bibliothèque de Boulogne-sur-Mer, 2002, p. 11.
* * *
Pour l’heure, trouver un croquis de Valentine Hugo représentant Isadora Duncan serait une bonne affaire. Ceci constitue un appel ! Après plus d’une heure de recherche, il m’est impossible de remettre la main sur une couverture de L’Esprit nouveau reproduite dans un catalogue de vente. C’est donc un peu plus tard que j’évoquerai, à nouveau, Serge Charchoune.

Valentine Hugo, Raymond Radiguet et Jean Hugo (vers 1921)

Salle à manger de l'appartement [Valentine Hugo] du 11, rue Chateaubriand (circa 1922) © Vizzavona

01 juillet 2008

Iiazd (1923)

La monographie idéale présenterait en premier lieu son sujet sous la forme d’un document, d’une photographie, d’un fac-similé, et ce en l’absence de tout cadre discursif. On présupposerait un œil sauvage. Eventuellement précédé d’une courte introduction (puisque l’œil sauvage n’existe pas), le sujet serait donné à voir, tel quel, en l’absence de toute indication supplémentaire. Seule une direction de regard, une méthode de lecture, serait mise en avant, mais en l’absence de toute note de bas de page, de tout commentaire parasite. Evidemment, une grille serait déjà active et commencerait, déjà, à introduire le beau sujet. Viendrait ensuite l’exposé.




Ledentu le Phare, Iliazd, éditions Allia, Paris, 1995

S’il n’existe sans doute pas de monographie idéale, celle que publièrent les éditons Allia en 1995 s’en approche de très près. Ledentu le Phare, œuvre complexe composée par Iliazd

Couverture de Ledentu le Phare (Ilazd, 1923)

(Ilia Zdanevitch, 1894 - 1975) fut en effet reproduite par Allia. « Promenade autour de Ledentu le Phare », éblouissante et indispensable étude signée Régis Gayraud, analyse avec force détails l’opus précité. Plus de 70 pages d'analyse nous permettent d'appréhender l'importance d'un livre fondamental, publié à 530 exemplaires au début des années 20.

C’est avant tout à ce texte que je pensais en écrivant les premiers mots de ce billet. J’ai peu après repensé au dernier livre de Jean-Christophe Bailly, intitulé L’instant et son ombre. Autre étude de sujet, autre étude indispensable.

Jean-Christophe Bailly, L'instant et son ombre, Le Seuil, 2008.

Si, dorénavant installé, l’été avignonnais, avec ses 35 ° journaliers, a tendance à m’assommer, il ne m’empêche pas pour autant de me souvenir par la même occasion d’une autre somme, celle que signa André Chastel en 1983 et qui illustre à mon sens l’idée de monographie, d’étude pleine :

André Chastel, Chronique de la peinture italienne à la Renaissance (1280-1580), éd. Office du Livre, Fribourg, 1983

30 juin 2008

Très toi-même

En parcourant une fois encore le bottin dada (1), je me suis arrêté sur une reproduction d’un dessin de Serge Charchoune intitulé Eclipse et daté du 28 février 1921 (Paris).

Serge Charchoune, Eclipse, 28/02/1921 © Bibliothèque Jacques Doucet

Au centre du second cercle tracé par Charchoune, ces mots : « JE ME TROUVE TRÈS ».
Si ce dessin dada de Charchoune (ici signé SCH) n’avait comporté les mots « MAISON TRISTAN TZARA », je n’aurais sans doute pas établi de relation avec l’indication portée par Tzara sur L’Œil cacodylate :

"Je me trouve très [Tristan Tzara]" (Tzara)
Question (double) : Tzara signa-t-il une « expression dada » (qu’il partageait alors avec Charchoune et peut-être avec d’autres, comme s’il s’était agi d’une private joke ?), i.e. « JE ME TROUVE TRÈS » ? Tzara signifia-t-il ce jour-là qu’il se sentait très Tristan Tzara, c’est-à-dire « très lui-même » ?
Ce « très » n’a l’air de rien. Cependant, le « très » de Charchoune est daté du 28 février 1921, alors que le « très » de Tzara fut apposé fin 1921. J’ose penser à une certaine continuité, du moins à un certain écho, entre ces deux « très ». On pourra me reprocher de revenir une fois de plus vers Duchamp, qui fit usage d’un autre adverbe mais avec la même gratuité, avec le même geste de jeu, en intitulant son Grand Verre La mariée mise à nu par ses célibataires, même.
Enfin, j’ai beaucoup de mal à comprendre l’unique date qui figure sur L’Œil cacodylate et qui fut inscrite par l’un des frères Fratellini :
"Paris 27.11. [4] 1921" (Frères Fratellini)

Que doit-on lire ? 27.4.1921 ou 27.11.1921 ? Dans les deux cas de figure, cette date ne me paraît pas coller, puisque L’Œil cacodylate fut exposé au Salon d’Automne de Paris (organisé par Segonzac) du 1er novembre au 20 décembre 1921. On pourra revoir ceci, sans toutefois trouver de réponse.
Tout se complique !
Au passage, je salue le (ou la) journaliste qui a eu la sympathie de linker le blog cacodylate sur le site de France Culture. Mêmes remerciements et salutations distinguées à deux membres du F.F.C. (Bartleby et Dernière marge) qui nous en apprennent de bien belles sur une très curieuse activité qu'ils nomment "littérature". Dès lors, nul besoin de surfer à droite à gauche : Pynchon, Bolaño, Vollmann, Powers, Vila-Matas, etc., c'est chez eux que ça se passe !


(1) Catalogue publié sous la direction de Laurent Le Bon à l'occasion de l'exposition DADA présentée au Centre Georges Pompidou, Galerie 1, du 5 octobre 2005 au 9 janvier 2006.


26 juin 2008

Soleil russe


« A l’égal des personnages dostoïevskiens, Serge Charchoune a l’âme exaltée, portée par les élans du cœur, avide de dépassement, livrée aux souffles et aux appels de l’esprit. Arrivé de Samara à Paris en 1912, âgé de vingt-quatre ans, les yeux encore éblouis par les icônes, les étoffes chatoyantes et un art populaire marqué du sceau de Byzance, il était peu enclin, de par cette formation même, à attacher du prix aux traditions académiques occidentales, et trouva naturellement sa place auprès des artistes dont les recherches audacieuses et l’élan créateur devaient assez vite bouleverser les données de l’esthétique conventionnelle. Son nom fut associé au cubisme, au « purisme », à Dada, aux revues Merz et Manomètre, et jusqu’au « musicalisme » […]
Chemin faisant, il rencontra l’ascèse, le garrot de la misère, les hivers sans feu, les repas transparents et les journées d’oisiveté cruelle lorsque, faute de matériel, il ne pouvait plus peindre. […]
Célibataire né, cet homme vertueux, facilement effarouché par toute allusion licencieuse, mais pénétré d’une sainte tolérance, habite depuis longtemps, cité Falguière, un atelier étroit et délabré où la loggia, reliée au sol par un escalier branlant, ressemble à la hune d’un navire en détresse. […]


Serge Charchoune in L’Œil cacodylate
Les deux sources essentielles de l’inspiration de Charchoune sont la musique et l’eau qui coule, et je crois bien que dans son esprit ces deux sources sont identiques. « Je ne peux pas vivre sans voir l’eau », dit-il fréquemment. […]

Parfois, à l’aide rectangles superposés, il échafaude de prodigieux palais sans portes ni fenêtres, domaines de l’âme perdus dans un halo mystique, sous une dominante mauve ou violette. L’usage qu’il a pu faire de l’arabesque, et son penchant pour la symétrie, apparenteraient son œuvre à celles des médiums. […]

Serge Charchoune, ai-je besoin de le dire ?, n’est nullement un méconnu. Des hommes aussi diversement éclairés et exigeants que Georges Duthuit, André Breton, Robert Lebel, lui ont, en temps voulu, rendu hommage. Des artistes de la qualité de Jacques Villon ou de Max Ernst le tiennent depuis longtemps en haute estime. Marcel Duchamp lui a démontré l’intérêt qu’il lui porte en contribuant à lui faire obtenir le prix Copley. Cette reconnaissance, toutefois, reste le fait de quelques-uns et, l’on est confondu de voir la place infime que tient Charchoune dans les ouvrages de caractère général, qui sont sensé nous renseigner sur l’art moderne. N’en fut-il pas, cependant, l’un des pionniers les plus originaux ? […] Je ne doute pas que l’œuvre de Charchoune, qui a sa grandeur et son mystère, ne vienne un jour à bout de l’indifférence ou de l’incompréhension. Puisse ce jour ne point arriver trop tard et, veuille le sort, que de ce gentil héros, l’on ne nous fasse un martyr. »
1956

Patrick Waldberg, « Serge Charchoune », in Mains et Merveilles, Mercure de France, Paris, 1961, pp. 202-207.

Prière d'insérer de Mains et Merveilles (Patrick Waldberg, 1961)
Depuis longtemps déjà, il m’est impossible de mettre la main sur une reproduction d’une couverture de Transbordeur Dada. Les rares notices nous apprennent que Serge Charchoune publia le premier numéro de sa revue à Berlin en juin 1922. Entièrement rédigée en russe (et de la seule main de Charchoune pour le premier numéro), la revue Transbordeur Dada [Perevoz Dada] fut publiée jusqu’en 1949.
Par deux fois, en 1916 et 1917, Charchoune présenta ses œuvres sur les cimaises de la très fameuse galerie Dalmau de Barcelone. 1917, c’est l’année de Fountain (Duchamp et Isadora Duncan se trouvèrent à New York cette même année) mais c’est aussi l’année où paraît le premier numéro de 391 (janvier) dont l’administration est domiciliée à la galerie Dalmau.

391, ours du premier numéro (Barcelone, janvier 1917)
Charchoune et Picabia ne se rencontrèrent pas, nous dit-on, à Barcelone en cette époque.
En mai 1920, Charchoune écrivit à Picabia :

Monsieur

Vos œuvres picturales et poétiques m’intéressent depuis longtemps. Je tiens à vous connaître et montrer mes travaux […]


Michel Sanouillet (pour ces deux extraits, supra et infra, in Dada à Paris, Paris, CNRS éditions, 2005, p.163) précise que le peintre russe, en dépit d’une « fin de non-recevoir » réitéra sa manœuvre initiale le 30 mai :

« Je m’en fous si ça vous plaît ou non que vous avez (sic) des admirateurs et des élèves. Je le suis. En échange de cette camelote [quelques dessins], envoyez-moi quelques éditions de votre école. Je littérature proverbe aussi. »

Serge Charchoune, dessin in 391 (n° 14, novembre 1920, p. 6)
« Je littérature proverbe aussi » : Charchoune signifiait-il alors à Picabia qu’il attendait de ce dernier un envoi de quelques numéros de Littérature et de Proverbe ? * Signifiait-il qu’il avait connaissance de ces deux revues ? J’aimerai pouvoir répondre : les deux mon général.
Les indications que j’ai pu noter au sujet de Charchoune s’avèrent parfois contradictoires. Un gros travail reste à faire !

Enfin, je signale la réédition chez Gallimard d’un recueil de textes d’Alain Jouffroy intitulé Une révolution du regard. (La première édition, devenue recherchée, remontait à 1964). A noter également, aux éditions du Félin, deux volumes de Gilbert Lascault : Figurées, défigurées. Petit vocabulaire de la féminité représentée (1977) et Ecrits timides sur le visible (1979 et 1992).

Serge Charchoune, illustration in Manomètre (n° 4, août 1923, p. 60). Texte de Pierre de Massot.
Récapitulons : si une bonne âme pouvait me transmettre le scan d’un numéro de Transbordeur Dada, ce serait extra.

* La revue Proverbe de Paul Eluard a fait l’objet d’une réédition en fac-similé par le Centre du XXe siècle. Est-elle toujours disponible sous cette forme ? Voir ici. Quant à la revue Littérature, que dire ? Les éditions Jean-Michel Place, qui ont publié le fac-similé de l’ensemble des numéros de Littérature (deux volumes sous coffret), ont jeté l’éponge il y a quelques mois. Epuisés depuis longtemps sous cette forme, les numéros de cette revue sont malheureusement devenus rarissimes. Le libraire qui me vendit à prix d’or ce coffret, il y a de cela près de dix ans, crut bon de me préciser : « C’est bête à dire, mais cette édition en deux volumes est devenue presque aussi rare que les originaux ».

24 juin 2008

Isadora, encore









Photographies extraites du film Isadora Duncan. Je n’ai fait que danser ma vie. (Elisabeth Kapnist et Christian Dumais-Lvowski)

"Toute fortune apporte la malédiction avec elle, et les gens qui la possèdent ne peuvent pas être heureux pendant vingt-quatre heures."


Isadora Duncan, Ma vie, Gallimard, coll. Folio p. 289.



Je n'ai fait que danser ma vie

Le titre de ce post est avant tout celui du documentaire inédit d’Elisabeth Kapnist et Christian Dumais-Lvowski (France, 2008, 57 mn.) diffusé par Arte le 26 mai dernier.
Je regrette de signaler si tardivement ce film, pourtant rediffusé à plusieurs reprises mais qu’on doit pouvoir retrouver facilement je pense dans les méandres du www.


Après un plan fixe de la Baie des Anges filmée depuis un luxueux balcon (on imagine celui d’un grand hôtel comme le Negresco), les premières images du film évoquent, sous la forme d’une micro-fiction, la danseuse Isadora Duncan traversant à toute allure une étroite rue de Nice à bord d’une splendide Bugatti rouge pilotée par un homme ravi. A ses côtés, la passagère semble heureuse, elle fait voler au vent son long châle (rouge !) qui ne tarde pas à se prendre dans le moyeu d’une splendide roue à rayons chromés.

Baie des Anges, Promenade des Anglais, casino de la Jetée-Promenade, bains de mer … Il y eut sans doute une vie rêvée pour certains, alors que le luxe était l’apanage d’une seule classe qui cultivait ses loisirs et en marge de laquelle certains autres firent le jeu des excès – et jusqu’assez tardivement dans les dernières années du siècle dernier. Ces ultimes frasques furent narrées par Pierre Rey, auteur notamment de longs récits comme Le Grec, La Veuve, Out ou encore Palm Beach, textes qui émaillèrent, dans les années 80, mes longs séjours d’été sur la côte varoise.

Notice 44 du catalogue de l’exposition Dunoyer de Segonzac qui eut lieu à la Fondation de l’Hermitage de Lausanne (10 novembre 1985 – 2 mars 1986). © La Bibliothèque des Arts, Paris, 1985.

Il est fort probable que la citation du peintre et graveur ait été extraite du Catalogue raisonné de l’œuvre gravé de Dunoyer de Segonzac publié par A. Lioré et P. Cailler (8 volumes, P. Cailler éd., Genève, 1958-1970).

Certes une fusée. Et Isadora était mélancolique.
Isadora Duncan, Ma vie, Gallimard, coll. Folio, 1998, p. 426





20 juin 2008

Chère Isadora


"Isadora aime Picabia de tout son âme"



Isadora Duncan, unknown ©

Avant de poster quelques mots sensés au sujet d’Isadora Duncan, dont j'ai récemment rêvé.

Isadora Duncan avec ses "isadorables" (années 20)


Ses élèves étaient surnommés « les isadorables ». Quand exactement ? Et par qui ? Les détails demeurent essentiels.


Isadora Duncan et Sergueï Essenine (1923) - Source Wikipedia


Isadora Duncan [San Francisco, 26 mai 1877 – Nice, 14 septembre 1927] rencontra à Moscou le poète Sergueï Essenine [21/09/1895 – 28/12/1925]


Sergueï Essenine (source Wikipedia)


en octobre 1921. Un mariage eu lieu, nous disent les notices. [Tout vérifier].


Elle a 44 ans et Essenine 26 ans. La liaison sera brève, sans aucun doute intense. Ils se marièrent et « parcoururent » l’Europe et les Etats-Unis. En 1923, les deux étoiles filantes prirent des trajectoires différentes.

Le 19 avril 1913, la fille et le fils de la danseuse meurent noyés dans la Seine à la suite d’un accident de la circulation. Isadora Duncan mentionnera ce tragique événement dans sa biographie, achevée au début de l’été 1927. Je ne sais pas encore si la première édition de la version française (reproduite ici) contient la préface de la danseuse qu'on trouve dans l'édition de poche citée plus bas.

« Hier au soir, Isadora Duncan partit se promener dans une auto de course. Mais l’écharpe qu’elle portait autour du cou, et qui d’abord flottait derrière elle, se prit soudain à la roue arrière et s’y enroula. Sans qu’elle pût ni appeler ni faire un geste, Isadora fut serrée si violemment qu’elle succomba presque aussitôt, étranglée. Mais, l’écharpe la tirant toujours, son corps bascula et finit par tomber sur la chaussée de la promenade des Anglais. On la releva abîmée, couverte de poussière de sang … »

(Petit Parisien, 15 septembre 1927). *

* In Isadora Duncan, Ma vie, Gallimard, coll. Folio, pp. 446-447

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Le site internet de la firme Bugatti nous donne à lire ceci :


"Sa mort n’est pas un sujet très prisé dans l’histoire Bugatti. Certains bugattistes vont même jusqu’à mettre en doute la parole de la société : ce fut peut-être une Amilcar et non une Bugatti. Mais les probabilités sont fortes pour que ce soit faux, puisque pour eux seuls compte le mythe Bugatti.
Apparemment, elle souhaite en acquérir une, bien que ses moyens financiers ne le lui permettent pas. A cette époque, ce sont de riches bénéficiaires qui règlent ses factures, comme par exemple, Paris Singer, son ex-compagnon et héritier du fabricant de machines à coudre. La danseuse fait connaissance d’un jeune mécanicien qui vend des Bugatti. Elle souhaite essayer le modèle Type 35 ou 37. Des doutes subsistent quant à ses véritables intentions ; peut-être ne recherchait-elle qu’une simple aventure amoureuse. Et ce, même si elle est alors âgée de 50 ans et que la différence d’âge avec le mécanicien est alors considérable. Ses derniers mots sont, d’après ce qui est rapporté : « Profitez de la vie mes amis, je vais à l’encontre de la célébrité. » Elle s’enroule alors une longue écharpe autour du cou, écharpe qui se prendra dans les rayons de la voiture en marche. La soie lourde rompt instantanément le cou de la danseuse. Cette tragédie [survient] le 14 septembre 1927 à Nice. La vie de cette danseuse légendaire sera adaptée sur les écrans avec le film Isadora [Karel Reiz] qui paraîtra en 1968. C’est Vanessa Redgrave qui occupe le rôle principal. Elle s’entraînera pendant 6 mois pour ce rôle et sera récompensée à Cannes en 1969 avec la Palme de la meilleure actrice."


Alors ? Bugatti [quel modèle ? 35, 37 ?] ou Amilcar 1924 ?



Lyons, Grand Prix de France 1924. Bugatti type 35

Amilcar - Type C GS, années 1920

11 juin 2008

Côte varoise (un été 2008)

Evoquées à plusieurs reprises sur le blog cacodylate, Les Mémoires du baron Mollet [1963] viennent d’être rééditées aux éditions du Promeneur. On retrouvera la préface originale de Raymond Queneau, précédée d’un texte d’introduction signé Patrick Mauriès et intitulé "Les faits et gestes du Baron Mollet, pataphysicien". (1)


Au détour de ce faible billet, j’aimerai citer le beau texte de Jean-Luc Bitton, La mer de la tranquillité. (2)



Avant que ne déferlent les prochaines vagues de la « rentrée littéraire », j’aimerai également citer Description d’un échec de Gert Neumann. (3)





J’ai récemment rêvé d’Isadora Duncan. Il était surtout question d’une porte de voiture de sport qui avait du mal à se fermer et de la côte varoise des années 80.

(1) Gallimard, Le Promeneur, Paris, 2008.
(2) Jean-Luc Bitton, Dolorès Marat (photographies), éd. Les petits matins, Paris, 2005.
(3) Nouvelles éditions Lignes, textes traduits de l’allemand par Lambert Barthélémy, 2008.

30 avril 2008

Dictionnaires

Organiser, donner du sens à près de mille cinq cents pages d’archives et de notes personnelles n’est pas une mince affaire. Agencer l’ensemble et l’exprimer sous la forme d’un « dictionnaire » est la première chose à laquelle j’ai pensé, d’une part parce que j’ai en chantier un « Dictionnaire Duchamp » qui à ce jour compte près de 938 entrées,

d’autre part parce que ma première approche bibliographique de L’Œil cacodylate a débuté avec le Petit lexique picabiesque "1921" - Les signataires de L’Œil Cacodylate issu du catalogue de l'exposition "Chapeau de paille ?" (Galerie Louis Carré, 04.11 - 04.12.1964, Paris). Les dictionnaires thématiques sont légion. Certains ouvrages ne s’affirment pas d’emblée comme des dictionnaires mais révèlent rapidement le profil d’une personnalité artistique sous la forme d’entrées alphabétiques, tel le Philippe Soupault – Voyageur magnétique de Serge Fauchereau (Editions Cercle d’Art, Paris, 1989). [1]

Dictionnaire Céline, Dictionnaire Baudelaire, Dictionnaire amoureux de Venise, etc. [2], nous ne manquons pas d’opus. Un des modèles du genre me paraît être le Dictionnaire Picasso
de Pierre Daix édité par Robert Laffont dans la fameuse collection Bouquins.
La forme du « dictionnaire », du moins pour une étude consacrée à L’Œil cacodylate, ne me convient pas.
Une autre forme possible est celle du « roman », plus précisément du récit où les affects jouent un rôle, forcément trop important. Je pense précisément au texte d’Alain Jouffroy intitulé La vie réinventée – L’explosion des années 20 à Paris (Robert Laffont, Paris, 1982 ; rééd. revue par l’auteur, Editions du Rocher, Paris, 2004). [3]

Pour l’heure, j’ai arrêté le premier découpage de L’Œil cacodylate :



[1] Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition « Philippe Soupault – Le Voyageur magnétique » qui s’est tenue au Centre des Expositions de Montreuil du 8 janvier au 28 février 1989.
[2] Les dictionnaires de ce genre ne sont-ils pas, par définition, « forcément amoureux » ? Un « dictionnaire Proust » et un « dictionnaire Borges » seraient les bienvenus.
[3] A ceux que rebuteront les 472 pages de ce livre, nous nous permettons de préciser que nous apprenons quelques rencontres de Modigliani et d’André Breton au début du mois de juin 1919 « aux abords de la Closerie des Lilas ». Une même passion unira éphémèrement les deux figures : la lecture des textes de Lautréamont. « Personne n’a parlé de cette rencontre, qui a mis en contact deux personnalités qui se sont approchées du même danger par des voies différentes … Breton, qui ne l’a, je crois, confié qu’à moi, n’a pas cru devoir l’évoquer par écrit. » Alain Jouffroy, op. cit., p. 40.

Enfin, pour respecter la vocation bibliographique de ce blog, je me permets de signaler trois dictionnaires :





Les archives du blog cacodylate n'ont pas disparu : elles se trouvent désormais en fin de page. J'ai cru bon de les faire précéder de quelques liens utiles, pour ne pas dire indispensables.