23 mai 2013

Vacances studieuses pour Georges Auric


Dessin au crayon de Jean Hugo (1923)

« C’est pendant nos « vacances » du Piquey que j’ai, avec quelle joie au contraire, « tapé » le Bal du comte d’Orgel. Je n’étais point un virtuose de la machine à écrire, pour dire vrai un détestable dactylographe. Par ma faute, notre travail devenait souvent d’une longueur qui risquait d’apparaître désespérante. Je n’ose me représenter ce que pouvait légitimement en penser Radiguet. Quant à moi, je me réjouissais à la fin de chaque page, ne demandant qu’à commencer la suivante. »


Georges Auric, Quand j’étais là, Grasset, 1979, p. 147.

04 mars 2013

« Et voilà. Je me sens un peu responsable. »



LE SUICIDE DE JACQUES RIGAUT

7 novembre *


À peine Jacques-Émile Blanche venait-il de m’annoncer la nouvelle que je vois apparaître Drieu :

— Mourir du désespoir de ne pouvoir être un écrivain, c’est un beau drame ! Je n’aurais jamais cru Rigaut capable d’un tel courage. Peut-être était-il né pour l’action et ne le savait-il pas ? C’est une action de se suicider... Ai-je précipité le dénouement lors de la dernière visite que je lui fis ? J’avisai sur sa table de chevet quelques papiers et comme son regard m’interrogeait : « Pas la peine, n’insistez pas, vous ne pourrez jamais écrire. » Et voilà. Je me sens un peu responsable.

C’est d’après ce pauvre garçon que Drieu créa le personnage de Gonzagues dans : La Valise vide, la meilleure nouvelle de Plainte contre Inconnu, et qui fit le succès subit du premier livre en prose, uniquement littéraire, qu’il publiait. Je vois Drieu frappé de cette mort de l’homme, de l’ami, et à la fois embarrassé soudain comme s’il devait dans ses bras prendre le personnage que son obsession, sa mémoire et la fiction ont mis naguère artistement au jour et qui, lui, continue de vivre. En 1921, j’avais connu Jacques Rigaut quand il tournait autour de Drieu, sachant qu’il l’intéressait et que rien n’amusait davantage le moraliste que de condamner un de ses amis ; je le vis ensuite assez flatté de se reconnaître dans la nouvelle de Drieu, ayant d’ailleurs tout fait pour y entrer et affectant d’offrir, puis de taire, quelques secrets nouveaux sur sa personne avec une incroyable forfanterie, lorsque arrivant quelque part, il y trouvait son biographe et qu’on louait celui-ci d’avoir épuisé son sujet. Drieu se rappelait le manège.

Pour moi, depuis longtemps je l’avais perdu de vue. Il avait fini par se marier ; une Américaine divorcée avec deux enfants. Sentimental, il joua la comédie du monsieur qui ne croit pas à ces balivernes. Selon Drieu, il la rendit malheureuse. Encore plus malheureux qu’elle, il l’attendait ; elle tardait à revenir ; il crut qu’elle ne reviendrait plus, et, comme l’inspiration littéraire, elle aussi, surtout elle, ne manifestait pas davantage, il s’est tué d’un coup de revolver. Et sa mère vivait, il avait une mère !

— Les surréalistes, m’a dit Drieu en partant, en feront un saint de leur Église. Ils l’en avaient chassé avec des injures.



* Jacques Rigaut s’est suicidé le 6 novembre 1929.

Roger Martin du Gard, Les Mémorables 1918-1945, Gallimard, 1999, pp. 712-713.



03 février 2013

Clément Pansaers à Jean Crotti et Suzanne Duchamp


© Jean Crotti papers, 1913-1973, bulk 1913-1961.
Archives of American Art, Smithsonian Institution

Dépositaire d’un fonds Crotti particulièrement riche, les Archives of American Art, Smithsonian Institution, proposent la consultation en ligne d’un nombre considérable de documents numérisés. On pense à ce que pourraient proposer, sur le même mode, les Bibliothèques Kandinski et Jacques Doucet, pour ne citer qu’elles…


De ce fonds, je propose ici la retranscription d’une lettre, sans doute inédite, de Clément Pansaers à Jean Crotti et Suzanne (Duchamp) Crotti. Écrite en mai 1922, cette lettre dit assez la détresse et la misère du poète.

Bronia Perlmutter : « Notre seul souci c’était de savoir comment trouver de l’argent pour se nourrir et payer son loyer ! (…) le problème était quotidien et tournait jusqu’à l’obsession, pour presque tous les artistes. Non, la vie à Montparnasse, ce n’était pas cette fête perpétuelle à laquelle veulent nous faire croire les livres qu’on publie aujourd’hui sur les Années folles ! » [Pierre Barillet. Bronia, dernier amour de Raymond Radiguet. Un entretien avec Bronia Clair. Ed. La tour verte, coll. Etats d'âme, Grandvilliers, 2012.]

Clément Pansaers : « (…) car mon bilan se dresse ainsi : plus de domicile en sortant de l’hôpital, plus un sou, plus d’emploi – et piètre santé. »

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Voici :

C. Pansaers
Hôpital de la Charité
(Salle Royer n° 29)
Rue Jacob
Paris, le 31/5– 22




Chère Madame
Cher Ami


J’ai tardé de vous écrire et de vous remercier, mon cher Crotti, plutôt parce que je n’avais pas de timbre, que par négligence !
Mon vis-à-vis, un Russe sentimental et triste comme moi, par intuition peut-être, vient de me faire cadeau de quelques “Semeuses”.
Mon état général semble s’améliorer. La radiothérapie me fait du bien – cependant qu’écrire une lettre me met dans un état de chaleur [1 mot illisible] insupportable –
Et je suis fatigué après avoir fait cent pas.
La plaie (suite de l’opération à l’aine, ne s’est pas encore cicatrisée – Et voilà 3 semaines.
Je compte aller à la campagne aussitôt que je vais mieux par l’aide (de) l’œuvre du retour à la terre qui procure des emplois à la campagne – car mon bilan se dresse ainsi : plus de domicile en sortant de l’hôpital, plus un sou, plus d’emploi – et piètre santé.
Ma femme vient de s’engager femme de chambre et mon fils est en pension chez des Sœurs.
Je suis très démoralisé – mais je fais des efforts pour me remettre dans un état actif !
Et j’espère.
Je compte écrire un petit ouvrage et vous le dédier – [St Jole] [ ?]
Je viens de relire De profundis de Wilde. [1 mot illisible] je l’ai trouvé [banal] [ ?] – l’atmosphère de l’hôpital est prison, abattoir, bagne, tout réuni – lugubre ! –
On zigouille les individus – plutôt de les guérir, au profit de la science –
L’opération que j’ai subie est aussi un peu cela, car j’attends vainement les résultats et le traitement en conséquence –
Enfin voilà – tout cela est bien triste ! –
Je vous souhaite une bonne santé ! –

Et au plaisir de recevoir de vos nouvelles ou de vous voir, agréez, mes chers amis, mes salutations bien cordiales.


C. Pansaers


[Jean Crotti papers. Archives of American Art, Smithsonian Institution.



Series 2 : Correspondence, 1916-1961 (Box 1 ; Folder 33)]




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Pour information, "Novénaire de l'attente" (paru pour la première fois en volume aux Editions du Chemin de Fer) est toujours disponible ici.

02 février 2013

M. Jean Cocteau. Le "bluff" sur le moi

Les portraits-charge de Jean Cocteau sont nombreux. Celui-ci est peu connu et assez exquis. Je viens de le trouver en passant en revue les 3000 documents qu'on peut trouver dans le CD Rom "Jean Cocteau, unique et multiple" paru il y a peu aux Editions l'Entretemps. Pour renouer avec l'une des vocations initiales de ce blog, on trouvera ci-après la fidèle retranscription de cet article, agrémenté de documents qui m'ont paru pertinents. 




Le "bluff" sur le moi - Dessin de Barrère - Fantasio, septembre 1924
  


"M. Jean Cocteau" par Bing, Fantasio, septembre 1924


  « Quel est donc ce petit jeune homme qui vient de m’appeler « cher collègue » ? demandait un jour Catulle Mendes, dans un salon littéraire fort connu.

  — C’est M. Jean Cocteau », lui fut-il répondu.

  À cette époque Jean Cocteau avait dix-huit ans. Quinze ans ont passé, mais le physique singulier de l’adolescent d’alors n’a guère changé ; il est mince et souple comme un roseau pensant. Ses yeux brillent, malicieux, sous un front baudelairien, et sa chevelure se dresse comme celle d’un clown musical. Il a l’air d’un étudiant, dont la mère nouerait la cravate tous les matins...
  M. Jean Cocteau a deux réputations : l’une qui est exécrable et l’autre qui est enthousiaste, il joue des deux avec la nonchalante désinvolture d’un enfant gâté, et il serait difficile de préciser laquelle chatouille le plus agréablement son amour-propre. La première lui donne l’estime des petits jeunes gens aux mains gantées d’antilope, et la seconde lui apporte, avec l’enthousiasme véhément de pas mal de vieilles dames tumultueuses, la considération attendrie, d’un éditeur dernier cri, qui ne jure que par lui et l’a pris pour arbitre des chefs-d’œuvre.
  M. Jean Cocteau, malgré qu’il n’ait encore que trente-trois automnes, se prend pour un grand homme et il évite avec un méticuleux scrupule de changer de silhouette : petit chapeau gris clairon canotier ridiculement étroit, manteau très court, gants tricotés. Le soir, un sombrero remplace parfois le chapeau gris, et une cape noire, le manteau très court. Les gants restent les mêmes : blancs ou bleu foncé.



J. Cocteau par Man Ray vers 1924

 Les Britanniques et les Américains prennent facilement Jean Cocteau pour le propriétaire du Bœuf sur le toit et ils l’y cherchent, serviette en main. Pourtant, il n’est que le client de la maison. À la vérité, il s’y était perdu un soir, désœuvré, heureux de n’y rencontrer personne. Il s’amusa, pour tromper son ennui, à dessiner sur tous les murs. Le père Moïse


Louis Moysès par Man Ray vers 1928
 
patron du lieu, laissa faire son original client. Il en fut récompensé : deux jours après cette aventure, les petits littéraires, les jeunes gens du dernier bateau, les représentants de la vieille France dont les noms finissent en ski, ska ou skof, accouraient en foule.


  Jean Cocteau a donc tous les droits dans la maison. À ses heures de fantaisie, il lui arrive d’y remplacer à l’orchestre tel nègre jouant de la flûte ou du banjo. Il a un talent tout particulier de musicien excentrique, et il pousse, en grattant son banjo, des miaulements de chat en rut d’une violente et mystérieuse mélancolie... Un soir, la furia de son jeu fut telle qu’elle fit dire à une charmante artiste, habituée de la maison : « Ce n’est pas de l’amour que j’ai pour lui, c’est de la prostitution ».
  Mais Jean Cocteau s’est lassé de cette maison, banale à force et où il y avait, le soir, trop de danseuses troublantes. Il essaya, l’an passé, de lancer un petit bar intime bien à lui, aux tentures vert pomme et canari. On y buvait, sur d’étranges sièges à forme de calices, d’étranges cocktails. Il rêva d’y mêler harmonieusement les liqueurs et la parfumerie, d’y boire du marc de lilas.
  M. Cocteau est redevenu sérieux. N’est-il pas chef d’école et poète de première grandeur, quoique prosaïquement né à Maisons-Laffitte, au contraire de tant de poètes !
  Incontestablement doué à merveille, écrivant à volonté un mot d’esprit ou une ânerie, quelquefois les deux ensemble, il eut le tort – d’autres disent la chance – de n’avoir pas grand’chose à faire dans la vie.
  La chambre qu’il occupe dans l’appartement maternel de la rue d’Anjou n’offre nullement l’habituel fouillis qui laisse deviner qu’une femme passe quelquefois par là... Pas de bibelots, pas de tableaux de maîtres, pas de coussins, pas de divan... Jean Cocteau a toutes ces fadaises en horreur : il avoue préférer caresser un ours en peluche qu’un sein de femme.
  Mais une vieille mappemonde se balance au lustre ; des pipes s’accrochent au mur ; des faux-cols peints par Picasso, le grand familier de la maison, traînent un peu partout ; une mandoline minuscule dort sur un tabouret, et, à la place d’honneur, trône un bateau chinois

 

J. Cocteau par Man Ray 1921


travaillé avec une extraordinaire minutie... Sur les murs, des notes au crayon, qui se poursuivent, s’emmêlent, se chevauchent, s’enroulent autour des dessins de Marie Laurcncin et de Picasso... Dans un coin, la table de travail : une planche sur deux tréteaux.
  Il est assez difficile de démêler ses théories artistiques. On pourrait, par instant, le croire délicieusement humoriste. Écoutez son beau programme : Place au feu d’artifice des mots sans suite, quelquefois calembouresques ! Place aux états d’âme d’esthètes aux tourments stylisés ! »
  Parmi ces révolutionnaires, M. Cocteau paraît le plus malin. C’est un dilettante aimable qui s’amuse.
  Malgré de longues biographies qu’on lui prodigue, son bagage est mince. Adolescent, il chantait une dame :

J’étouffais mes désirs cuisants
Dans votre toison d’alezane ;
J’étais honteux de mes seize ans
Et vous fière de vos Cézanne.
Nous allions chez Rumpelmayer
Siroter des boissons glacées
Et je suçais votre cuiller
Pour y surprendre vos pensées...


  Puis Cocteau s’exerce et il proclame : « Ma faiblesse fut de croire que les hommes étaient intelli-gents ».
  Le Potomak, œuvre de truculence à la Jarry, plaisamment illustrée, promet un délicieux humoriste. Mais le « Maître », au lieu de faire vraiment de l’humour, se répand en préfaces, en plaquettes, particulièrement pour louer les musiciens « inharmoniques » dont les fausses notes le ravissent.

  

Le groupe des Six. 22 juin 1921, carte postale. D. Milhaud, G. Tailleferre, F. Poulenc, A. Honegger,
D. Milhaud, J. Cocteau, G. Auric


  En 1923, le poète fait des épigrammes :


Le voilà donc, celui qui change de langage
Comme de caneçon :
Naguère encor, l’art nègre était tout son bagage,
Dada ton canasson !


  Car un drame a passé sur sa vie : Jean Cocteau s’est brouillé avec les "dadas" :

Lettre de J. Cocteau à F. Picabia, reproduite (et retouchée) dans Cannibale n° I
(25 avril 1920, p. 12)

son coup de génie a été de les suivre au temps où ils indignaient les gens sages et de les renier maintenant que sombre leur renommée.
  Les dadas, d’ailleurs, se vengèrent à leur façon... Un soir où Jean Cocteau – contrairement à ses habitudes – était parti pour quelque escapade nocturne, ils le firent passer pour mort ; c’est Mme de Noailles qui se fit, en toute innocence, la propagatrice de la nouvelle.
  Le théâtre tentait ce snob et il y donna quelques excentricités comme Parade, huée en 1915 **, applaudie en 1920,

J. Cocteau Lettre à Picabia et photomontage avec le cheval de "Parade".
Bibliothèque J. Doucet. s.d.


Envoi de J. Cocteau à T. Tzara en 1919 (26.11.1919)

les Mariés de la Tour Eiffel,


Le banquet des Mariés de la Tour Eiffel, juin 1921. BNF, dept Musique, archives F. Poulenc.




Le banquet des Mariés de la Tour Eiffel, juin 1921. BNF, dept Musique, archives F. Poulenc.
 

le Bœuf sur le toit. Cette fois Cocteau supprime les visages, supprime les comédiens. Il n’emploie que des clowns cachés dans des têtes de carton et débitant n’importe quoi. Le sujet n’a aucune espèce d’importance. Ses disciples, car il en a, disent que c’est du « réalisme supérieur ».
  Et pourtant, quand il veut redevenir sérieux, Jean Cocteau est intéressant avec son Secret professionnel, petit livre excellent.



Il s’est payé le luxe de conférencier en Sorbonne et dit, en envoyant une pichenette sur son genou, que M. Jonnart, académicien, a moins de talent que lui.
  Cet aimable indolent, attaché au travail des autres, se fit exagérément le manager d’un tout jeune romancier qu’il enveloppa de trop de louanges. Quand ce débutant était venu le voir pour la première fois, le domestique avait annoncé : « Monsieur, il y a dans l’antichambre un enfant avec une canne

  
Jacques-Emile Blanche. Raymond Radiguet


qui voudrait parler à Monsieur ».

  Cocteau s’empara de l’enfant, l’enferma dans une maison de campagne et l’obligea à, écrire, en vitesse, sans lui laisser le temps de regarder un peu la vie.
  Par contre, lui-même semble vouloir se reposer sans fin. Il suffit à son bonheur qu’un écrivain d’avant-garde lui ait dédié un livre avec cet hommage : « À l’homme le plus intelligent de France…sensuellement. »

                                                                                                                                     BING

 
* Louis Moysès

* * 1917 et non 1915

01 février 2013

Le dernier amour de Raymond Radiguet


Pierre Barillet. Bronia, dernier amour de Raymond Radiguet. Un entretien avec Bronia Clair. Ed. La tour verte, coll. Etats d'âme, Grandvilliers, 2012.



Bronia Clair était âgée de quatre-vingt dix ans quand elle se confia à Pierre Barrillet en 1996.

Elle a 15 ans et demi quand elle arrive à Paris, accompagnée de sa sœur Tylia, en février 1922.


Bronia et Tylia Perlmutter, vers 1922-1924

Elle s’appelle encore Bronia Perlmutter, ne parle pas bien le français mais parvient à se faire une place dans la bohème de Montparnasse. Mannequin pour Paul Poiret, modèle de Kisling notamment, de Bronia Perlmutter on connaît surtout une photo où elle se tient à côté de Marcel Duchamp, sur la scène du théâtre des Champs-Elysées le 31 décembre 1924.


Marcel Duchamp et Bronia Perlmutter, 31 décembre 1924 - Man Ray



René Clair

Ce qu'on sait moins, c'est qu'avant d'épouser le cinéaste René Clair en 1926, Bronia Perlmutter fit une « éblouissante » rencontre en 1923 : celle de Raymond Radiguet. Elle n'a pas encore dix-sept ans. Dès le lendemain de cette rencontre au bal Bullier,



Bal Bullier

Bronia Perlmutter retrouvera Radiguet au Bœuf sur le toit… La liaison sera courte mais intense.

Plus de soixante-dix ans de silence n’auront rien effacé.

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– … 1923. c’est bien un an après ton arrivée à Paris que se situe ta rencontre avec Radiguet ?

– Oui, fin mars. Tristan Tzara habitait comme nous l’hôtel des Écoles, une petite chambre au-dessus de la nôtre. (…) Dans l’escalier, je croise Tristan qui me demande : « Qu’est-ce que tu fais ce soir ? » Je lui réponds : Rien. Je suis toute seule… » « Pourquoi tu ne viens pas avec moi ? Je vais faire un tour à Bullier ! » (…) À peine étions-nous installés qu’un tout jeune homme avec les yeux en amande, un peu asiatiques, un magnifique regard de myope ombragé de cils épais, silhouette élégante, habillé avec une certaine recherche, vient saluer Tzara qui me le présente : « Raymond Radiguet ».

– Ça été le coup de foudre ?

– L’éblouissement, plutôt. Oui, j’ai été éblouie… Radiguet était la vedette du jour. Au Dôme, on ne parlait que de lui (…)

[…]

– Qu’est-ce que tu as aimé le plus en Radiguet ?

– Mon premier amour.

– Et qu’est-ce qui t’a décidé à en parler enfin, après soixante-dix ans de silence ?

– L’envie de le faire revivre une dernière fois. Et la surprise de le retrouver toujours aussi vivant, après avoir vainement essayé d’en effacer le souvenir…

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D’urgence, il faut lire ce témoignage qui a traversé le temps et qui nous parvient de justesse – on l’apprendra en lisant la note de Pierre Barillet en fin de volume. La dernière réponse du témoignage vif, intact et on ne peut plus touchant de Bronia Perlmutter est comme un écho de la fameuse phrase de Jules Michelet (qui pourrait être la justification de l’existence du blog cacodylate et de ce qu’il est appelé à devenir) :

« Oui, chaque mort laisse un petit bien, sa mémoire, et demande qu'on la soigne. [...] L’histoire accueille et renouvelle ces gloires déshéritées ; elle donne vie à ces morts, les ressuscite. Sa justice associe ainsi ceux qui n’ont pas vécu en même temps, fait réparation à plusieurs qui n'avaient paru qu’un moment pour disparaître. Ils vivent maintenant avec nous qui nous sentons leurs parents, leurs amis. Ainsi se fait une famille, une cité commune entre les vivants et les morts. »




Bronia Perlmutter par Berenice Abbott vers 1925

09 juillet 2012

Lectures d'été



Du sang neuf chez Macula. Devenu difficile d'accès, l'important - et passionnant - texte de Georges Didi-Huberman (Invention de l'hystérie) vient de reparaître il y a peu. L'édition est très largement augmentée et propose une iconographie de grande qualité. Enorme opus, certes, mais qu'il serait fâcheux de laisser passer...





Après l'imposant travail de Francis M. Naumann & Hector Obalk (Affect. Marcel. The selected Correspondence of Marcel Duchamp - Thames & Hudson, 2000), on retrouve les deux Totors en correspondance inédite, éditée par Scarlett et Philippe Reliquet, aux éditions du Mamco (Genève). Près de 300 pages pour les découvreurs et amoureux de Duchamp et de l'auteur de Jules et Jim.



Livraison du mois. Picabia, encore Picabia !



Et parce que l'Origine ne cesse de nous questionner ...

01 juillet 2012

"Et maintenant, c'est la Fin"


C'est une fois de plus grâce au remarquable travail d'éditrice de Claire Paulhan que l'on peut lire, depuis peu, les dernières lignes du Journal de Mireille Havet. Ce volume couvre presque entièrement l'année 1929 : il débute au premier janvier et s'achève au 29 octobre. Il restera à Mireille Havet 29 mois à vivre (nous indique Claire Paulhan dans son Epilogue) dans une grande détresse morale, une santé finissante (les drogues et la tuberculose la conduisent sûrement vers une fin dont elle est pleinement consciente) et une misère quotidienne.

"Je suis vieille et laide. Pas habillée, pas maquillée, rien. Ma figure fout le camp. J'ai à peine trente ans. Je hurle à la mort vraiment, et j'ai peur d'elle. J'ai perdu mon intelligence, c'est elle qui me tue en étant morte la première quand j'étais encore vivante. [...] Et maintenant, c'est la Fin [...] Regardez mon écriture, c'est la Fin." (Dimanche 12 mai 1929, 5 heures de l'après-midi, Paris).

A noter : le premier tome du Journal de Mireille Havet (1918-1919), épuisé, a fait l'objet d'une nouvelle édition revue, augmentée et corrigée. On attend le retour aux origines avec le Journal 1913-1918, à paraître.

11 juin 2012

Ex abrupto & ab ovo




En dépit de la faible documentation consacrée à Georges Herbiet, on se reportera à l’article de Yves Poupard-Lieussou « Christian. Le pérégrin dans l’ombre » paru dans les Cahiers dada-surréalisme, n° 3, 1969, pp. 20-21. Christian est l’auteur d’un dessin intitulé L’Œuf pourri (1921) sur lequel on peut lire de violentes critiques adressées au milieu parisien de cette époque. Peu commenté, ce dessin aux commentaires injurieux et parfois violents s’en prend à Dada, au parisianisme et à l’ensemble du monde artistique alors en vogue au début de ces années 1920. Il fut exposé lors de la rétrospective Dada à Beaubourg en 2005. L’Œuf pourri, dessin à l’encre réalisé à Saint-Raphaël en 1921, tient en équilibre sur une Tour Eiffel. Divisé en deux parties, L’Œuf contient, dans sa partie haute, les remarques suivantes, recouvrant le mot ART/GENT, également reporté en-dehors de L’Œuf :



« VEROLE/Voronoff/OPIUM/Cocteau/BAR/Luxe/PICASSO/DADA/MERDE/Politique/Quinson/Modernisme/CASINOS/ MOYSES/CHABANAIS/PEDERASTES/Poufs/SPORT/Volterra/     Li fou-fou/Juifs/BERNSTEIN/BATAILLE/IMPUISSANCE/Crédit/Dettes/Nudisme/

SURREALISME/MENDES LORRAIN/Elégance/Antoine coiffeur/PEINTRES/POLICE/AUTEURS/Bluff/américanisme/Internationale du S.R./Marchands de viandes humaines/CANNES/DEAUVILLE/NEVROSES/INCAPACITE/BIARRITZ

et dans sa partie basse, comme sous-titres aux mots précédents :

SNOBS INCULTES/Vieux ardents/ dehors de L’Œuf, cette phrase : « Ici, le reste du Monde. Plus de 300.000.000 habitants qui s’en foutent Vieilles chaudes/ NULLITES les C./Concours des plus belles Pourritures.»

***

On appréciera...

11 mars 2012

Pan ! Pan ! Pan ! Pansaers !




"Je voudrais écrire à Pansaers mais j'ai si peu de courage. Veux-tu le lui dire ? Pourquoi a-t-il trente-deux ans ? Demande-lui pour moi sa photographie. Le Pan-Pan est vraiment ce qu'il y a de mieux de lui jusqu'ici."

Extrait d'une lettre de Louis Aragon à André Breton [peu après le 9 août 1920, nous précise Lionel Follet qui a établi, présenté et annoté cette correspondance parue il y a quelques mois]. L. Follet précise opportunément que Pansaers est alors âgé de trente-cinq ans. Les annexes de cette correspondance sont impeccablement réalisées : bibliographie sélective, index des titres d'Aragon, index des titres d'André Breton, index des noms et des titres, index des périodiques, table détaillée des lettres. De quoi ravir tout amateur de l'histoire littéraire du mouvement dada et surréaliste.


25 février 2012

29.02.2012



Il s'agit donc des Éditions du Chemin de fer qui s'apprêtent à proposer le "Novénaire de l'attente" de Clément Pansaers. La mise en page est audacieuse et franchement réussie. Premier volume de la collection Le Cheval vapeur, le texte de Pansaers (le plus-que-dada) a été confié à deux graphistes : Alex Balgiu & Thibaud Meltz. Postface de votre serviteur.

13 février 2012

Sous presse



Mais qui est donc ce mystérieux éditeur qui a eu l'audacieuse idée de republier ce très beau texte de Clément Pansaers, écrit entre 1916 et 1917, paru entre mars et mai 1918 dans la revue Résurrection et quasiment introuvable depuis sa première réédition sous forme de reprint au début des années 1970 ? Réponse sera donnée, ici même, dès que l'ouvrage sera disponible, i.e. très bientôt ! 

30 janvier 2012

Juste une mise au point : Cocteau à Picabia, 29 mars 1920





© Bibliothèque littéraire Jacques Doucet

03 janvier 2012

Happy New Year 2012 to the followers and the others


Visite du groupe dada à Saint-Julien-le-Pauvre, avril 1921, coll. Timothy Baum

Une bonne année aux lecteurs du blog Cacodylate - et aux autres évidemment. Je constate ce soir que, lors de ces trois dernières années, près de 50.000 pages de ce blog (bien que peu alimenté, il faut bien le reconnaître) ont été consultées. A mon grand étonnement, c'est le post consacré à René Blum qui a été le plus consulté. Par ailleurs, parmi les mots clés les plus sollicités, c'est celui de Raymond Radiguet qui arrive en tête. Rien d'autre à dire, si ce n'est que 2012 sera une grande année - pour reprendre John Fante, que je relis en ce moment, avec Thomas Bernhard et un certain E. Vila-Matas. Merci à vous tous !


Petite surprise viendra en février ou mars à venir...


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Oublié de dire, malgré le lien indiqué, que je suis fan du Journal de Jane. Un de ses derniers posts propose une formidable version de I put a spell on you, agrémentée d'une superbe photographie. Je me suis souvenu, à cette "lecture", de mon retour de Rome, via Marseille, pour me retrouver, circa 2003, dans les jardins d'une incroyable abbaye cistercienne du Gard, que nous appelions alors "la ferme aux animaux". A peine débarqué, au bord d'une belle et brute piscine, dans un jardin bordé de palmiers nains, j'ai marché sur un petit scorpion tandis que résonnait, dans la salle principale de cette formidable bâtisse, I love Paris de Screamin' Jay Hawkins. Ânes, chiens, chats, cocottes fofolles, sévères pigeons voyageurs, etc., faisaient cercle tandis que nous buvions un sublime Beaume de Venise, les pieds dans l'eau. 

29 octobre 2011

Révélations, projets et nouveautés




Cet homme, c’est Louis Moysès, photographié ici par Man Ray vers 1928. Il fut le patron du Bœuf sur le Toit jusqu’à sa mort, en 1949.


Si j’évoque ici Louis Moysès, c’est parce que Georges Viaud, chargé du patrimoine des Brasseries Flo (Le Bœuf sur le Toit, avec notamment La Coupole et Julien, en fait partie) m’a contacté récemment. C’est chez Julien que nous avons entamé une conversation à bâtons rompus avant d’évoquer, plus précisément, le Tout-Paris qui fréquentait le Bœuf durant les années dada et après ces années un peu folles. C’est encore chez Julien, quelques semaines plus tard, que nous avons décidé d’un beau projet commun, qui devrait voir le jour en 2012. Ne souhaitant aucunement trop anticiper, je reparlerai de cet excitant projet en temps utile. 



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C’est à peu près à la même période que Vincent Maisonobe, fin passionné de littérature et d’histoire littéraire, grand connaisseur de dada et des avant-gardes, m’a communiqué un document de la plus haute importance et qui intéresse au premier chef cette monographie qui n’en finit pas, consacrée à L’Œil cacodylate – dont le blog est resté muet durant trois mois. Voici ce document :





publié dans la revue Der Sturm (n° 3, mars 1922)





dont le dossier est intitulé « La jeune France ». Ce numéro de Der Sturm est sans doute la dernière publication dada éditée en français. Vincent Maisonobe, dans un prochain post, nous dévoilera un texte des plus curieux publié dans ce numéro, signé sous pseudonyme, et qui en éclairera plus d’un. Vincent commentera également cette œuvre de Delaunay sur laquelle il nous fournira de plus amples renseignements.



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Enfin, à toutes fins utiles, je signale les parutions, plus ou moins récentes, de ces volumes, dont les références sont signalées en fin de post :











Ici (lien), je mentionne le très-remarquable travail d'éditrice de mon amie Isabella Checcaglini


[On déplorera le très mauvais reprint, par Hermann, du colloque de Cerisy consacré à Marcel Duchamp : impression immonde, fabrication de piètre qualité et prix prohibitif].

Références bibliographiques :

- Carl Einstein, L’Art du XXe siècle. Éditions J. Chambon, coll. Rayon Art, traduit de l’allemand par Liliane Meffre et Maryse Staiber, 2011.
- Kazimir Malévich, Le suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel. Éditions Infolio, coll. Archihraphy, traduit du russe et présenté par Gérard Conio, 2011.
- José Ortega y Gasset, La Déshumanisation de l’art. Éditions Allia, traduit de l’espagnol par Adeline Struvay et Bénédicte Vauthier, 2011.
- Miguel Egaña, Bête comme un peintre ou comment l’esprit vient aux artistes. Artistes-philosophes, philosophes-artistes, ironistes et dandys. Éditions Fage, coll. Actifs, 2011.
- Enrique Vila-Matas, Chet Baker pense à son art. Éditions Mercure de France, coll. Traits et Portraits, traduit de l’espagnol par André Gabastou, 2011.

- Roger Gilbert-Lecomte & Léon Pierre-Quint - Correspondance 1927-1939. Ypsilon éditeur. Préface de Bernard Noël. Établissement du texte et notes par Bérénice Stoll, 2011. 

      


30 juin 2011

"Suarès en exil", par Pierre de Massot


Voici donc qu’a cessé de battre ce cœur, ce cœur reclus et cependant tout enchanté de la beauté du monde. D’autres seront mieux qualifiés pour étudier cette œuvre immense qui va de Voici l’Homme à Musiciens. Pour moi, faisant taire un instant ma douleur, je ne veux jeter sur cette page que quelques mots de tendresse et de souvenirs.
   Depuis près de vingt-cinq ans, nous étions liés, Suarès et moi, par une amitié sans réserve et, de la part de ce grand homme si ombrageux, sans ombre. Je l’ai connu dans sa maison de la rue Cassette, avec ce jardin fleuri où, dès le printemps, il charmait, comme François d’Assise, les oiseaux, puis dans sont appartement de la rue de la Cerisaie, à l’ombre de la lampe où il calligraphiait ses œuvres sur le vélin avec des encres polychromes, enfin dans cet hôtel d’Antibes, d’où l’on voyait la mer danser sous le soleil, cette mer qu’il ne regardait point.
   Mais jamais nous ne sentîmes cette amitié plus vive, plus forte que lors du désastre de 1940. D’origine juive, Suarès avait dû fuir Paris en camion avant l’entrée des troupes allemandes, et il avait vécu, sous des noms d’emprunt, dans la Creuse et dans l’Ain. Plus tard, il avait pu gagner Antibes, où il pensait avoir trouvé un havre de grâce et où je vins le visiter en 1942.
   Hélas ! la Gestapo veillait et n’eût été un commissaire de police (dont je salue ici le geste, noble et courageux) qui le prévint, Suarès eût été arrêté la nuit même. Et c’est alors que, pour échapper à ses tortionnaires, lui qui n’aurait pu prendre seul le métro ou un taxi, il débarqua à Pontcharra dans le Rhône, où je possède une vieille maison, aussi effaré qu’un hibou (*) à l’éclatante lumière du soleil de midi.



Pierre de Massot by Berenice Abbott (1927)
  
   Peu après, grâce à une amie parfaite qui la fit fabriquer par des agents de l’Intelligence Service, ma femme put lui apporter une fausse carte d’identité par quoi il devenait en quelque sorte mon père. Il connut, dans ce petit village aux confins du Forez et du Beaujolais, des jours calmes, entièrement consacrés au travail. À plusieurs reprises, je fis le voyage de Paris pour l’y voir, et tout aussitôt nous reprenions l’entretien depuis plus de vingt ans commencé.
   Sa culture universelle m’éblouissait : il discutait aussi bien de Rembrandt que de Picasso, de Bach que de Strawinsky, des Pères de l’Église que de Montaigne ou de Marivaux. Mais il revenait toujours à ses héros favoris : Cervantès, Tolstoï, Baudelaire, Mallarmé, Wagner, Debussy, qui étaient les compagnons de toute sa vie solitaire.
   Ou encore – et il pouvait devenir féroce – il conversait sur ses contemporains : Romain Rolland, Péguy, André Gide, Claudel, Benda, Valéry. Pourquoi le cèlerais-je ? Il était souvent injuste, mais il demeurait néanmoins un esprit libre et, connaissant mon affection à l’égard de Gide par exemple, il n’a jamais tenté que j’incline en sa faveur.
   Là-bas – comme à Antibes, du reste – Suarès ne sortait que pour prendre des repas à l’auberge, et il faut bien convenir que les indigènes de Pontcharra ne s’habituèrent jamais très bien à cet étrange personnage vêtu de velours comme un reître du XVIIe siècle, au menton orné d’une royale et dont la longue chevelure, partagée par une raie, flottait sur les épaules. Toutefois, il était affable pour tous, indulgent aux rires des enfants, plein de charme et de douceur. Mais encore qu’il n’avait jamais douté de l’issue de cette guerre et que nous fissions tout pour qu’il l’oublie, il souffrait horriblement de cet exil.
   Aujourd’hui, Suarès n’est plus, et c’est tout soudain comme la nuit dans mon cœur. J’évoque ses longues mains pâles dont il jouait avec un art consommé et ses admirables yeux de velours noirs, qui pouvaient être caressants comme une soie d’Orient ou flamboyants comme l’enfer. Le petit village de Pontcharra reflète toujours ses maisons décrépites dans l’eau de la charmante rivière, et si j’y dois retourner, je ne pourrai plus entrer dans cette chambre qui fut, durant deux ans, la sienne, sans entendre la voix si basse et si douce me dire : « Restez encore un moment près de moi, mon cher Massot. »


Pierre de Massot in Les Nouvelles littéraires, 9 septembre 1948, p. 6.

(*) De Massot usa de cette même figure de style au sujet de Jacques Rigaut. [J'en reparlerai, pensant tout soudain à Jean-Luc Bitton].